lundi 31 juillet 2017

L’érudit croyant savoir et l’ignorant de sa propre connaissance

    En des temps immémoriaux vivait au fin fond de la forêt un être humain pour le moins atypique. La nature était son élément, personne ne savait comment il avait subsisté et le seul contact avec des individus de son espèce, il le devait à deux bonnes âmes : un couple d’agriculteurs vivant en lisière du bois. Sur les lieux de leurs cultures, le garçon s’était aventuré par mégarde ou plutôt par attirance pour ce fameux garde-manger ; les deux propriétaires, empreints d’une grande bienveillance et voyant le désoeuvrement dans lequel se trouvait ce petit sauvageon, se prirent d’affection pour lui au point de le considérer comme le fils qu’ils n’avaient jamais eu. Les premiers échanges furent difficiles car l’enfant avait une peur panique de toute forme d’enfermement, la moindre clôture lui donnait des hauts-le –cœur et sous le toit de la chaumière, il ne fallait surtout pas fermer une seule porte ou fenêtre au risque de provoquer chez lui une crise d’angoisse.  Le sort avait néanmoins  doté le couple de sexagénaire d’un bel instinct et d’une simplicité bénéfique dans l’abord des rapports humains, doués d’une patience à toute épreuve et à force de répétitions, ils réussirent même à enseigner à leur jeune protégé quelques rudiments de langage. N’étant pas passionné par cette activité, il décida d’intégrer un minimum de notions pour pouvoir s’entretenir plus aisément avec ses bienfaiteurs, il bénéficia aussi de conseils précieux pour la culture de toutes sortes de denrées alimentaires.  Cependant, il préférait tout de même « vivre » en forêt, seul endroit où il se sentait en réelle sécurité, il y avait aménagé un petit habitat de fortune à l’entrée bien dissimulée mais jamais entravée et il prenait beaucoup de plaisir à cultiver comme on le lui avait appris. Loin de s’offusquer de cette attitude paraissant parfois inconstante, voyant disparaître le jeune garçon pour des périodes de temps plus ou moins longues, le couple respecta toujours ce besoin de liberté, ils ne voulaient surtout pas aller contre la nature de ce petit si attachant.  Très sensible à leur attitude, l’affection qu’il leur portait ne fit que grandir au point qu’il les considéra comme sa propre famille si tant est qu’il puisse savoir ce que cela représentait, il se faisait donc un devoir de les aider dans leurs tâches les plus difficiles et ramenait souvent des cadeaux étonnants qui finissaient toujours par trouver une utilité certaine. Il semblait doué d’un bon sens instinctif que la vie en pleine nature permettait de développer, ce qui l’animait par dessus tout était une curiosité insatiable et un profond désir de comprendre toute chose, l’observation était une de ses plus grandes passions.
    A plusieurs lieux de là, au cœur de la cité, grandissait un jeune homme en tous points opposés au petit sauvageon, né dans une famille très méritante aux yeux du Roi : le père était le médecin personnel du monarque et la mère conseillère spéciale de la Reine.  Ces parents ne révéraient rien de moins que la réussite à tout prix, c’est ce qu’ils tentaient d’inculquer à leur fils : surtout ne pas se mêler aux gens du petit peuple qui pourraient le distraire dans son entreprise, ne jamais faire de faux pas dans la poursuite de ses objectifs de grandeur, ne jamais laisser qui que ce soit briller plus que soi en société et surtout s’attirer par tous les moyens les bonnes grâces de tout personnage important pour le royaume. Le malheureux garçon excellait dans ce domaine et se réfugia dans l’étude avide des textes les plus importants à ses yeux : la vie des grands hommes, des plus beaux exemples de réussite et surtout les mécanismes d’accumulation de la richesse matérielle, son domaine de prédilection.  Sa passion la plus immodérée il la vouait à l’or, seule chose qu’il plaçait au dessus de tout car susceptible de lui accorder tout ce à quoi il rêvait : succès, reconnaissance et moyen de toujours en avoir plus.
Il se révéla si doué qu’il eu une ascension fulgurante, il était reconnu pour son érudition, sa connaissance de toutes les belles idées pas toujours utiles à appliquer selon lui mais nécessaires pour être capable de dire à qui que ce soit ce qu’il voulait entendre. Toutes ces qualités lui permirent d’atteindre une fonction idéale. Pour avoir un œil sur tout l’or du royaume, il réussit grâce à ses relations et sa capacité à faire des courbettes en mettant le nez sur le parquet, à accéder au poste de collecteur d’impôt en chef. Il se révéla implacable : le calcul était roi, il n’hésitait pas à emprisonner toute personne qui ne se pliait pas à ses exigences même si celles-ci était souvent déraisonnables. Pour lui c’était pourtant simple, toute personne tenant debout devait être capable de toujours donner plus sinon il devenait inutile. Comme chacun sait, le triomphe et la luxuriance rendent admirable, il semblait donc très populaire, s’attirant les compliments de tous ceux qui comptaient au sein du fief royal.
    Dans le même temps, notre petit sauvage devenu plus grand poursuivait sa vie heureuse au contact des différentes espèces d’animaux sauvages qu’il adorait étudier en s’émerveillant, cherchant, reproduisant, s’adaptant, s’interrogeant, s’imprégnant, doutant, redoutant, cogitant, s’endormant, s’éveillant au rythme des saisons. Il adorait surtout partager le fruit de ses expériences avec ses deux parents d’adoption toujours ravi de le voir si enthousiaste et épanoui, l’homme était le moins loquace, il adorait les histoires concernant les prédateurs et les habitudes alimentaires, quant à la femme, tout aussi attentive à ces questions, elle avait un petit faible pour la question de l’occupation des territoires et demandait toujours plus de précisions dans les explications. Elle espérait de cette manière stimuler son garçon afin qu’il améliore toujours sa capacité à verbaliser ses pensées, peu utile si l’on vit seul mais inestimable si l’on veut établir un contact cordial avec ses pairs. Ils auraient adoré accompagner un peu plus leur fils dans ses aventures mais ils devaient toujours travailler plus afin de se soumettre à l’impôt du collecteur en chef. D’ailleurs, le jeune homme voyait les forces et la santé de ses parents décliner petit à petit, il décida donc de passer plus de temps à travailler avec eux au risque d’abandonner son mode de vie tant aimé, idée insupportable pour le vieux couple.
Heureusement en revenant d’une de ses sorties devenues plus rares, il rapporta un minuscule objet luisant qui changea leur avenir à jamais : une véritable petite pépite d’or pur.  Dès qu’il eu posé l’objet devant eux, il compris en observant leurs visages que cette découverte était importante, en bien ou en mal par contre, impossible de le savoir, ils semblaient osciller entre joie et anxiété ce qui ne manqua pas de le déstabiliser. Ils lui expliquèrent bien vite que cela leur permettrait de payer l’impôt mirobolant à venir en espérant que cela n’attire pas trop l’attention. En apprenant qu’il pouvait disposer d’une quantité importante de ces pierres reposant sur les berges d’une rivière inaccessible à qui ne connaitrait pas parfaitement le terrain, ils se demandèrent si une malédiction ne venait pas de toucher leur famille. Pour ne rien arranger le père tomba malade et ils durent se résigner à utiliser la pépite pour payer l’envoyé de l’intendant. Quel étonnement de le voir repartir de chez eux sans un mot et le visage figé en une expression d’idiote béatitude. Quel intérêt pouvait-on trouver à cette simple pierre à part sa couleur particulière ? Elle ne permettait pas de creuser un sillon dans la terre, de faire un barrage ou même d’attaquer un animal pour se défendre, perdue dans  la nature, elle n’avait pas plus de valeur qu’un vulgaire bout de bois. Pas le temps de pousser plus loin la réflexion, une heure plus tard ils reçurent la visite de la garde royale accompagnant le grand collecteur en personne. Celui-ci décida de s’entretenir avec la famille sans autre témoin.
En voyant cette satanée pierre atterrir de nouveau sur la table, en repensant à la quantité d’armes tranchantes entre les mains des gardes dehors et en considérant les yeux perçants emplis de convoitise de leur principal interlocuteur, le plus jeunes des hôtes s’avança sans attendre :
« C’est moi qui l’ai trouvé ! dit-il d’une voix assurée.
-C’est une découverte très importante que tu as faite, pourrais-tu trouver d’autres pierres comme celles-là, en grande quantité ? », demanda-t-il en parlant à voix basse.
Peu rompu à l’art du mensonge et craignant pour le sort de ses parents, il répondit instinctivement :
« Oui mais l’endroit est très difficile d’accès.
-Bon, soit très attentif à ce que je vais te dire, tu ne devras t’adresser qu’à moi, notre roi est complètement fou et si tu emploies un mot qui ne lui convient pas il te fera exécuter ainsi que tes parents. Il est tard donc je vais t’emmener en tant qu’invité spécial dans ma résidence privée afin que l’on décide de la marche à suivre. Si tu fais tout ce que je dis tu deviendras très riche ! Je t’attends dehors.»
Il se garda bien de répondre qu’il ne savait pas ce que le mot « riche » voulait dire et laissa l’intendant sortir sans saluer avant d’aller embrasser ses parents. Tous deux affichaient une mine bien sombre et ils lui prodiguèrent chacun leur tour des recommandations.
Le père d’abord : « Les hommes peuvent être plus fourbes que la pire des vipères, reste toujours sur tes gardes et cherche toujours une issue de secours.»
La mère ensuite : « Agis comme le caméléon ou certains papillons, fonds toi dans ce nouvel environnement, je te connais bien,  tu sais t’adapter mais ne cherche pas toujours la cohérence et la justice, notre monde en manque souvent, parfois il faut savoir se faire plus idiot qu’on ne l’est pour survivre. »
Après une brève accolade il sortit sans hâte. A la demande de l’intendant en chef, il revêtit le même vêtement que les gardes, puis prit place dans le convoi.
     Au bout d’une heure ils arrivèrent à proximité du royaume, premières rencontres avec des habitants de la ville, tous baissaient la tête à la vue du cortège, signe de respect ou de peur ? Impossible de le savoir. Ils semblaient presque tous en moins bonne santé que ses vieux parents et pourtant paraissaient bien plus jeunes ; une odeur d’urine et d’excréments se dégageait des ruelles, l’ambiance était tout à fait morose. Une bâtisse  relativement anonyme attira son attention, devant elle était agglutiné un grand nombre de jeunes gens occupés à observer des feuilles de papier reliées entre elles et toutes recouvertes de nombreux signes inconnus. Voyant le regard interrogateur de son ignare invité, l’intendant se pencha vers lui : « C’est la bibliothèque, un lieu bien utile pour qui ne peut pas s’acheter des ouvrages de qualité mais je vais jouer de mon influence afin que l’on contrôle mieux les écrits que l’on peut consulter en ces lieux car les jeunes de nos jours semblent être moins obéissants qu’avant, ils ne respectent plus rien, je pense que leurs lectures leur donnent de mauvaises idées ! » Bien loin de l’éclairer, ces explications ressemblaient à un charabia incompréhensible. Enfin, l’arrivée dans le quartier de résidence des dirigeants fut encore plus étonnante, personne dans les rues et une propreté extrême jusque dans les moindres recoins, quels êtres pouvaient bien mériter un tel traitement de faveur ? Ces gens devaient être exceptionnels et apporter beaucoup à leur communauté. Les gardes furent congédiés d’un revers de la main sans aucune considération, aucun d’eux ne réagit mais le ressentiment était flagrant. Nouvelle interrogation : ces gens l’accompagnent, semblent le protéger et il ne leur montre aucun respect, comment est-ce possible ? Décidément s’adapter serait plus compliqué que prévu.
    L’habitation de son hôte était à la mesure de l’ego de son propriétaire, seule la demeure du roi était plus imposante. Une sensation de vertige l’étreint à la vue de ces énormes portes et de ces petites fenêtres, il se demandait si l’air ne viendrait pas à manquer une fois entré dans ce mouroir, au prix de gros efforts il reprit ses esprits en s’imaginant au sein de son foyer auprès de ses parents qui avaient réussi à l’accoutumer à certaines habitudes des hommes. Il fût conduit dans une chambre isolée bien à l’écart de toute forme de vie humaine, l’intendant amena personnellement de quoi se restaurer : un peu de pain rassis et de l’eau.
« C’est bien ce que tu as l’habitude de manger non ? Sans attendre de réponse, il continua.
-Repose-toi, demain à la première heure nous repartons tous les deux pour l’endroit dont nous avons parlé.
-Seuls ?
-Bien sûr, on ne peut faire confiance à personne de nos jours, le premier envoyé que tu as rencontré menaçait de te dénoncer au roi, comme je respecte beaucoup les pauvres bougres comme toi et ta famille, je l’ai fait envoyé en mission à plusieurs lieux d’ici. Ce n’est pas certain qu’il revienne si tu vois ce que je veux dire.
-Et les gardes ? Ils ne nous accompagnent pas ?
-Non, il y a quelques fortes têtes qui pensent pouvoir penser par eux-mêmes, j’ai joué de mes relations pour qu’ils soient envoyés au front pour servir de chair à canon dans la guerre avec le pays voisin, cela leur apprendra l’obéissance !
-Et bien, j’espère ne jamais vous contrarier !
-Ah, ah, ah. Tu  apprends vite, contrairement aux apparences tu ne sembles pas dénué d’intelligence !
-Merci, répondit-il. Il se demandait pourtant par quelle magie son interlocuteur était capable de préjuger de l’intelligence de quelqu’un sur la base de simples apparences. Il s’inquiétait aussi pour tous ces individus qui étaient envoyés vers un destin funeste, ils n’avaient pas l’air si mauvais pourtant. Quel environnement ! On pouvait disposer de la vie de tant de personnes par de simples décisions arbitraires. Dans la forêt, aucun être vivant n’était capable de tels agissements, les combats pouvaient être inégaux mais on avait le mérite de toujours pouvoir se battre selon ses moyens. La curiosité l’assaillit et il ne put réprimer une question :
-Monsieur le collecteur, pourquoi ce simple caillou est-il si important ?
-Tu es bien ignorant ! C’est tout simplement la chose la plus importante au monde, si tu réunis une quantité assez importante de ces « simples cailloux » comme tu les appelles, tu peux tout réaliser en ce bas monde : lever des armées pour conquérir de nouveaux territoires, bâtir les plus grands monuments afin de commémorer les plus grandes réussites, t’assurer une vie agréable en t’autorisant certains avantages que d’autres ne pourront jamais s’offrir et mettre en place des stratégies pour que toi et les tiens puissent profiter de ses avantages sur plusieurs générations ! C’est clair non !
-Mais, si on peut mener une vie heureuse en mangeant à sa faim chez soi, quel besoin y-a-t-il de faire des conquêtes ? Si je mesure moins de 5 pieds, pourquoi avoir une maison dont le plafond est haut comme trois géants ? Quel intérêt de garder tant d’avantages seulement pour soi, ne peut-on pas partager et travailler pour le bien-être de tous ? Voyant les sourcils se froncer, il arrêta net le flot de questions.
-Quel idiot tu fais mon pauvre ! Le prestige, la grandeur, cela ne te dit rien ? Si seulement tu en as les capacités, et à force de travail acharné tu peux prétendre t’imposer, il existe tellement de gens limités, paresseux, idiots, infirmes… Ils ont simplement besoin d’être guidés, ils ne méritent pas un meilleur sort ! Décidément, tu manques cruellement de jugeote, tu n’arriveras à rien dans la vie mais je t’aime bien quand même… tant que tu me rapportes de l’or, ajouta-t-il à demi-mot pour lui même. Allez, repose-toi, je reviens te chercher dans quelques heures, et ne t’en fait pas, je ferme à clé ta chambre pour éviter qu’il ne t’arrive quoique ce soit. »
Le collecteur royal regagna ses appartements tout à fait ravi de la tournure des événements, il avait vraiment affaire à un niais complet. Par précaution il demanderait à son plus fidèle et sournois collaborateur de les suivre à bonne distance afin d’intervenir si  l’idiot du village tentait quelque chose d’inconsidéré.
    Le chemin du retour vers la campagne se fit sans un mot. Pour maintenir ses vieux parents en dehors de tout cela, le supposé ignare modifia à dessein le trajet le menant au lieu où reposait le trésor. Ils s’aventurèrent dans les sous-bois par des sentiers vierges de tout passage humain, gravirent des chemins escarpés et se rapprochèrent d’une falaise au bord de laquelle se présentait un passage si étroit que le moindre faux pas pouvait conduire à une chute mortelle. Une autre difficulté était la présence dans les parages d’une tanière de loups, animaux qui fuyaient les humains le plus possible à moins qu’ils ne considèrent que leurs petits courent un risque, d’où la nécessité de se montrer très discret car la louve venait de mettre bas. Dans son élément, le sauvageon pris naturellement les devants et fit observer une pause :
-Arrêtons-nous, nous allons devoir prendre quelques précautions…
-Tais-toi, si nous sommes proches du but, contente-toi de m’indiquer le chemin à suivre, crois-tu vraiment qu’un imbécile comme toi puisse prétendre me donner des leçons ?
-Mais, il ne s’agit pas de recevoir ou non des leçons, simplement de faire ce qui est juste à cet instant, si nous…
-Ma patience a des limites ! Des observateurs nous suivent à la trace si tu ne suis pas mes ordres tout de suite, il me suffit de faire un signal pour que mes gardes soient informés dans les plus brefs délais par un messager et fassent disparaître ceux qui te sont chers ! »
Bien sûr, il avait repéré depuis longtemps l’intrus qui se trouvait derrière eux, il était seul et bien incapable de discrétion, c’est d’ailleurs ce qui était le plus inquiétant compte tenu du contexte.
Sentant le vent tourner, identifiant des mouvements inhabituels, percevant des grognements presque inaudibles, il pointa du doigt l’entrée du chemin tout au bord de la falaise et se dissimula sans bruit dans la direction opposée. Au même moment un cri strident se fit entendre, un homme se rua vers eux et tomba devant le percepteur le bras ensanglanté, à sa suite apparu un loup en position d’attaque, regard glaçant, crocs apparents ; l’air devint instantanément irrespirable,  le sang se figea, toutes les certitudes s’évanouirent, l’individu si fier et assuré quelques instants auparavant ne put qu’esquisser un mouvement de recul qui précipita sa chute. L’ignorant bien vivant eu juste le temps de voir le corps dévaler et le cou de son compagnon de route se rompre comme une simple brindille au bord de la rivière. Il prit alors ses jambes à son cou sans se retourner et laissa l’animal encore occupé à finir le travail. L’ironie du sort voulu que cet excellent intendant reposa auprès de l’or qu’il désirait tant.
Auprès de ses parents, encore haletant il déclara : « Ce personnage ne nous fera plus de tort, un peu d’humilité ne l’aurait pas desservi ! ». Il raconta alors ce qui s’était passé depuis la veille. Après une longue conversation ils arrivèrent ensemble à la conclusion qu’il semblait difficile d’arrêter les changements, qu’une force immuable opérait et qu’il serait nécessaire de faire preuve de grandes capacités d’adaptation pour pouvoir préserver leur mode de vie et leur tranquillité. Beaucoup d’autres viendraient et il était indispensable de les comprendre pour pouvoir les raisonner.
Le bon sauvage décida donc de partager son temps entre une vie rêvée proche de la nature et une vie nécessaire à tenter de comprendre la nature même de l’homme qui choisissait de vivre de plus en plus en ville, il déclara donc pour conclure :
« Il est vrai que n’est pas ignorant qui sait, mais est-il réellement possible de cesser de vivre dans l’ignorance ? Je ne le saurai sans doute jamais mais je dois quand même chercher une réponse, je vais suivre les signes, je commencerai donc par la bibliothèque, ces nombreuses feuilles de papier regroupées... ou plutôt ces livres, comme vous dites, je les perçois comme indispensables ! »

P.M.


mardi 20 juin 2017

Le Président Macron serait-il l’alter ego du Président Trump ?

    L’argent, le nerf de la guerre, est au centre de leurs préoccupations. Pour l’un, il s’est agi de s’enrichir démesurément avant de flatter un ego disproportionné par l’accession au poste le plus prestigieux et pour l’autre de flatter son ego hors norme et bien dissimulé par l’accès à un poste « jupitérien » après avoir gagné des sommes difficilement identifiables. Ils ont sans doute en commun une bonne connaissance des stratégies de défiscalisation.
   Dans tous les cas, beaucoup témoignent du fait  que Monsieur Macron avait bien compris l’importance de gagner de belles sommes et de bons contacts avant de se lancer en politique. Serait-il naïf de croire que l’on peut réussir en parlant sincèrement aux électeurs.
    Autre concordance : un an avant leur élection très peu de monde croyait en eux ; tous deux ont connu une ascension fulgurante certainement dû à leur grand talent et mérite personnels. Rappelons d’ailleurs que dans ces deux élections la majorité des inscrits avait choisi de ne pas leur donner leur confiance. Pour ce qui est des Etats-Unis il y a eu tout de même presque 46% d’abstention, ajoutons à cela le système des grands électeurs permettant au candidat qui a reçu le moins de voix au niveau national d’être élu et il me semble difficile d’avancer que le peuple américain a réellement choisi Monsieur Trump. Même constat pour la France avec 25,44% d’abstention (12,1 M), 8,59% de votes blancs ou nul (4 M) et 22,36% de vote pour Le Pen (10,6 M) ; sachant qu’environ 43% des électeurs de Monsieur Macron ont voté pour lui par peur du FN sans pour autant partager ses idées, il aurait donc gagné la confiance d’environ 11,8 M de Français, difficile d’y voir une victoire éclatante.
    Ces deux individus me semblent faits pour s’entendre, ils sont les deux faces d’une même pièce, ils peuvent justifier chacun l’existence de l’autre, comme le père Noël et les cadeaux, la maladie et son vaccin ou encore le tapis et la poussière qu’il peut cacher. Entre la petite brute et l’éternel premier de classe qui tente de contenter tous ses maîtres penseurs et autres grands horlogers de notre société inégalitaire, il ne pouvait y avoir que des étincelles. Leur poignée de main si médiatisée a été un premier morceau de bravoure, notre Président aurait envoyé un message clair et viril à ce rustre et cela mériterait l’admiration du monde entier. Cependant, nous pourrions aussi voir dans ce geste et surtout dans les commentaires faits par le héros lui-même, une simple manière d’attirer l’attention comme un enfant voulant défier son père pour s’affirmer. Une chose est sûre, ces deux frères ennemis vont adorer se détester s’ils réussissent à conserver assez longtemps leurs postes respectifs.
Tous deux ont une relation particulière avec les médias et ont eu des stratégies de communication très efficaces. D’un côté le président américain qui a fait clairement le choix de « snober » toute la presse « classique » et d’investir les réseaux sociaux avec le « succès » qu’on lui connaît, de l’autre côté notre président, avant son élection, qui lui, a éprouvé plus de mal à s’imposer sur les même plateformes et qui a donc choisi de s’appuyer sur une campagne de communication rondement menée par l’ensemble des média dit « traditionnels ». Un matraquage de plusieurs mois avec un nombre incalculable de unes de magasines en tout genre, d’articles de journaux dithyrambiques, de commentaires télévisuels enamourés…
    Reconnaissons que le président français est plus fin ou plus vicieux (au choix) que son homologue américain qui ne s’embarrasse d’aucune marque de courtoisie la plus élémentaire. Au moins, il n’avance pas masqué ce qui rend ses envolés lyriques encore plus frappantes et effrayantes.  Il est vrai que notre « Jupiter » se montre le plus souvent mesuré et avenant ; tout de même un peu moins depuis son élection. Il faudrait demander leurs avis à tous ces journalistes politiques arroseurs d’électeurs arrosés par l’élu, ne seraient-ils pas victimes d’une certaine injustice ? Monsieur Macron semble plus subtilement machiavélique ; au lieu d’en dire plus qu’il n’en faut, il cultive l’art du non-dit au risque de montrer une grande indifférence à l’égard d’une large part de ses concitoyens. Petit retour en arrière le soir même de son élection, lors du discours au Louvre, il débute par des remerciements à ceux qui l’ont soutenu tout au long de la campagne ce qui est bien légitime, ensuite un mot pour les personnes qui ne partagent pas toutes ses idées mais qui ont voté pour lui afin de faire barrage au front national, attention normale, enfin, un appel aux électeurs de ce même FN… stupeur, aucune référence aux millions d’abstentionnistes, votants blanc ou nul. En extrapolant un peu, nous pouvons facilement déduire que ces derniers n’appartiennent pas à sa République, un oubli fortuit ? Avec son armada de communicants se tenant prêts à mordre les mollets de quiconque tiendrait une caméra ou un micro, scrutant et préparant toutes ses sorties, cela semble peu probable. D’ailleurs les « sorties de route » médiatiques s’enchaînent et ne se ressemblent pas : les ouvrières de l’usine Gad « illettrées », « la meilleure façon de se payer un costard » à Lunel (sans doute un des grands objectifs de vie comme se payer une Rolex avant 50 ans), « l’alcoolisme et le tabagisme dans le bassin minier »… ça c’était avant la présidence.  Certains le défendent en disant qu’il est l’un des seuls à parler « vrai », nous pouvons aussi y voir mépris et irrespect, comment se fait-il qu’il abandonne si facilement sa courtoisie et sa mesure légendaire en présence de citoyens des classes populaires ? Ne mesure-t-il pas chaque mot et chaque geste lorsqu’il échange publiquement avec ses pairs élus, chefs d’entreprise et autres personnages importants ? Les ouvriers et autres salariés ne méritent-ils pas les mêmes égards ? Notre président ne fait preuve d’empathie qu’avec les gens de son milieu ou avec ceux qui caressent l’espoir d’y entrer. En tant que président il a fait encore plus fort avec sa blague douteuse sur « les kwassa-kwassa » ou encore en invectivant les salariés de GM&S : « je ne suis pas le Père Noël » ; espérons qu’il ne sorte pas son bonnet rouge et sa hotte lors du prochain forum des entrepreneurs. Il est toujours savoureux d’entendre nombre de penseurs, philosophes, écrivains et autres journalistes politiques se répandre en éloges. Ils sont capables de nous expliquer par des détours intellectuels inaccessibles au commun des mortels que ce nouveau président représente l’espoir, le renouveau. Souvent  mécontents de ne pas réussir à être convaincants, ils en deviennent même insultants ; si nous ne les suivons pas dans leurs délires, nous sommes de grands dépressifs ayant perdu tout espoir et sommes emplis d’amertume. Ils ne peuvent se faire à l’idée que nous puissions avoir de grands espoirs mais que nous choisissions de ne pas les placer en la personne de cet efficace communicant faussement bienveillant, toujours dissimulant et souvent méprisant. Que cet homme imagine sa vie comme un roman, libre à lui, cependant, je n’ai aucune envie de remettre mon sort entre les mains d’un Julien Sorel ou d’un Georges Duroy plus soucieux d’être aimé du beau monde que d’œuvrer au bien-être du plus grand nombre.
    Ne délaissons pas trop longtemps Monsieur Trump, climato-sceptique patenté, qui s’est surpassé lors de l’annonce de la sortie de la COP 21. Une aubaine pour notre cher Président qui était loin d’avoir placé l’écologie au premier rang des préoccupations de son programme. Belle performance à base de slogans lumineux mais bel et bien éclipsée quelques jours plus tard au moment d’un déplacement pour aller voter au Touquet en… jet privé. Cynisme quand tu nous tiens.

    Pour conclure, Macron peut tout à fait apparaître comme un Trump « soft », belle ironie pour cet amoureux de l’anglais ou plutôt de l’américain.

P.M.

samedi 10 juin 2017

Déraisonner

On nous l’avait bien dit, avec le passage des années,
Les grands esprits réussiraient à nous l’accorder :
Cette jeunesse éternelle tant désirée.
Nous jouissions de moyens quasiment illimités ;
Nous étions peu nombreux mais nous l’avons bien méritée.
Alors pourquoi ce vague à l’âme ? Qu’ai-je donc manqué ?
Je devrais, au contraire être totalement libéré.
Ai-je seulement le droit de considérer en être privé ?
A qui dois-je obéir ? A quoi ? Plus rien ne m’apparait sensé.
Je n’ai pas l’impression de l’avoir gagnée.
Finalement, je crois qu’il n’y en aura jamais assez.
Est-ce un mirage, une simple possibilité ?
Une certitude : ce n’est qu’une idée.
A quoi bon te poursuivre ? Tu ne sais que trop bien te défiler. 
Satanée liberté, tu m’auras finalement échappé.
Au bord du gouffre, je serai bientôt arrivé.
Ce n’est pas pour autant que se sont clarifiées mes pensées.
Avec ce dernier choix vas-tu enfin t’exprimer ? 
Que faire ? Suis-je résigné ?
Allez, il faut se lancer…


P.M.

mardi 30 mai 2017

Comment en sommes-nous arrivés là ?  Les meilleures dispositions intellectuelles et les grandes écoles ne mettent pas à l’abri des erreurs de calcul. Ce peuple est ingérable.

Il s’agit d’une fiction inspirée de faits irréels et imaginaires, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite ou bien inopinément déduite.

C’est l’histoire d’une élection pestilentielle en 2047 dans un pays appelé « Fausse » ou « Fosse » ; les deux orthographes sont autorisées, la deuxième forme appartient plutôt à une sorte d’argot employé par les classes populaires les plus désoeuvrées.
Chose des plus étonnantes, il s’agit d’une civilisation très évoluée mais aussi cannibale. Les dernières recherches scientifiques ont prouvé que l’on pouvait augmenter son espérance de vie en se nourrissant du sang des personnes les plus stressées et vivant dans les conditions les plus difficiles. Il a donc été décidé, en se basant sur des considérations démographiques calculées par les algorithmes les plus récents et efficaces, que les citoyens les plus méritants pouvaient consommer sans restriction les fluides vitaux de leurs sujets dans le besoin, c’est à dire les personnes au chômage ou ayant un revenu inférieur à 6OO uros par mois. Les personnes âgées étant considérées comme peu ragoûtantes, la denrée la plus recherchée est un jeune inactif dans la force de l’âge. Les cités HLM (Hauts Lieux du Malheur) sont donc quadrillées très souvent par les voitures dernier cri des membres de la classe « digérante » (personnes au sommet de la hiérarchie de l’état ayant le droit de di-gestion).
Il existe deux manières d’atteindre le graal, cette place au banquet des chefs gourmets. La première, prouver par des tests logiques très complexes un « Cuit » supérieur à 200, c’est la garantie d’avoir les capacités nécessaires à guider la majorité des nécessiteux du petit peuple. L’expression « Cuit » vise à caractériser ces cerveaux qui « flambent » d’une intelligence supérieure, cependant elle est détournée par certains citoyens dotés d’un humour assez douteux qui ont démocratisé l’idée d’une classe aisée formée d’une bande de « cramés du bulbe ».
La seconde, un parcours semé d’embouches dans la plus grande et plus prestigieuse école du pays : l’ANAL (Anaphores, Non-sens et Absolution pour Logorrhéiques). Le symbole de cette magnifique institution est une belle laitue bien fournie, non pas parce que ses membres vouent une admiration sans borne à la terre et ses cultures mais simplement parce qu’ils y apprennent, littéralement, à raconter des salades. L’épreuve la plus difficile, à laquelle est affectée le coefficient le plus important est le jeu du « menteur ». La légende  de l’école et spécialiste en la matière, un certain Franssais Halamende, actuel Pestilentiel de la Fausse, était capable de perdre lamentablement et faire croire à son adversaire qu’il était finalement le grand vainqueur. Impossible direz –vous ? Il faut simplement le voir en action à la tête du Fatras National.

Penchons-nous d’ailleurs sur une réunion très importante, six mois avant cette fameuse élection pestilentielle.

Le gratin de la nation, 600 des 75 millions d’habitants, presque tous passés par l’ANAL, s’apprête à digérer le sort de tout le pays. Bien sûr, ils se connaissent tous très bien et dînent régulièrement ensemble ; ils sont capables de se cracher des insanités immondes au visage lors de retransmissions télévisuelles publiques avant de s’appliquer amicalement en coulisse une tape sur l’épaule ou le fessier.
Seul le Pestilentiel est appelé par son nom, les autres membres du gouvernement sont affublés de surnoms évoquant soit leur fonction soit une de leurs qualités, rarement personnelles mais plutôt professionnelles. On peut citer, de manière non exhaustive un certains nombre d’intervenants : la Famille, la Patrie, le Travail, la Malice, la Violence, la Police, la Pensée, le Sens, l’Absence, la Sincérité, l’Idiotie…
Le Pestilentiel Franssais Halamende débute toujours par quelques réflexions bien senties à l’égard de ses collègues et faux amis.
« Et bien le Travail ! Tu m’as l’air bien amaigri et fatigué ; tu devrais partir un peu, il n’y a pas une petite délocalisation de prévue ? Cela augmenterait un peu notre garde-manger.
Tout l’auditoire s’esclaffe.
- Fais attention, si ça continue tu n’auras plus d’emploi et tu finiras aussi en HLM !
Certains s’étouffent de rire.
- Et la Probité, et l’Honneur ? Ceux-là traînent toujours ensemble, je ne les vois pas. Quelqu’un peut m’expliquer ?
- Je crois qu’ils ont eu un  accident de voiture, je n’en sais pas plus, répond la Malice.
- Bon tant mieux, moins on les voit mieux on se porte, on les remplacera peut-être après l’élection si quelqu’un en parle, cela nous donnera des cartouches pour calmer les nerveux.
- Avant de commencer, je veux que la Peur s’approche. Toi, le Danger, tu vas au fond de la salle, tu risques de nous embêter. Maintenant l’ordre du jour : la désignation des candidats et la stratégie générale pour que tout cela semble choisi par nos moutons. Comme je suis entouré d’une bande d’incapables, je vais vous rappeler les règles du jeu. Là vraiment ça part dans tous les sens, certains vont à droite, d’autres à gauche, c’est n’importe quoi, il faut se recentrer, l’oseille avant tout ! Il y a plusieurs points sur lesquels les programmes sont établis qui ont été distribués à chaque candidat en fonction de leur rôle à jouer. Il faut que se soit simple pour que tous ces idiots comprennent.
Premier point : les électeurs ciblés, soit les gens de bien avec des moyens et des conditions de vie correcte soit les perdus de la vie à qui il manque des dents et de l’argent.
Deuxième point : la continuité de l’alliance uropenienne, le mieux c’est de ne rien changer pour continuer nos magouilles et les autres seront présentés comme des irresponsables qui veulent tout foutre en l’air, pas de demi-mesure.
Troisième point : la sécurité intérieure que l’on peut lier à la thématique de l’accueil des étrangers, ça c’est clivant donc trois possibilités ; on ferme la porte et on vire à coups de pompes, ça paraît un poil bourrin mais c’est assez vendeur, ou bien on accueille de manière mesurée mais on améliore le renseignement ce qui ne veut rien dire mais ça sonne bien, c’est rassurant, ou enfin on ouvre grand les bras comme des cons de Faussais que nous sommes en vertu du devoir d’entraide internationale et dans le respect de nos valeurs humanistes et bla bla… et toutes ces conneries ; pour le dernier c’est le suicide assuré.
Le quatrième et dernier point : la politique étrangère, soit on ramène notre gueule dans tous les conflits où on peut gratter de l’influence ou de l’oseille pour aider les pays amis en rentrant dans la gueule de tout le monde sans discuter ; c’est efficace jusqu’à maintenant surtout que nos collègues sont bien vicieux et se débrouillent toujours pour s’en sortir après les bavures, franchement respect ; soit on décide de discuter avec tout le monde, même les pires enflures, mais après on est bloqué et on ne peut plus vraiment piller impunément, pour moi c’est impensable.
Comme prévu on a nos cinq candidats, je vais vous les présenter un par un, on a juste un petit souci mais ça devrait tout de même être jouable. »

A ce moment, cinq personnes s’approchent de son éminence pour être présentées.

« Tout d’abord l’Infâme Epouvantail : elle, ce n’est pas la plus Maligne du lot, elle risque même de faire de La peine à ses propres électeurs, c’est vous dire le degré de bêtise. Pas besoin de la présenter, c’est une vraie vermine, un boulot bien fait de père en fille, qui nous a bien servi par le passé. L’idée c’est de bien la placer pour mettre un bon coup de pression à tout le monde et orienter la décision au dernier moment. Elle n’a le droit de parler qu’aux individus vraiment en galère à qui personne d’autre ne tend vraiment la main. Heureusement, il y en a pas mal et ils l’écouteront malgré toutes les conneries qu’elle débite parce que ce sera une des seules à faire quelque chose pour eux. Ses grandes lignes : j’aide le petit peuple Fossais de souche et je vire les étrangers. Simple, efficace, il faut juste qu’elle se contrôle avec les insultes et que ça ne devienne pas trop technique sinon elle va péter en vol.
- Ensuite, l’Arnaqueur Pourri : son crédo « les Faussais je leur mets dans le Fion » lui, ça me fait marrer de le descendre parce qu’il a voulu nous faire la morale et jouer le monsieur propre, bonne stratégie mais ça ne fera pas long feu. Je te préviens d’ailleurs, je vais te charger comme une mule, toutes tes petites combines pas bien différentes des nôtres je vais les dévoiler et si tu mouftes je te fous au mitard. Et pas question de te défiler ou de jeter l’éponge, j’ai besoin qu’on te haïsse, par contre il va falloir que tu sois solide et que tu ne sortes pas sans protection sinon tu risques de te faire dépecer vivant. Au pire ta famille prendra peut-être cher mais si ta femme fait une déprime on te filera des médicaments ; il faut bien que ça serve les contacts dans l’industrie pharmaceutique. Dans tous les cas je t’appuie sur tous tes points de campagne, tu vas te prendre une taule monumentale : tu as choisi de taper sur tout le monde et tu le dis, des idées proches de l’Infâme pour les étrangers et la collaboration avec une bonne partie des dictateurs en exercice. Rien à ajouter, tu tiens le bon bout.
- Au tour de l’Âne Bâté : lui c’est un vrai Benêt, il ne réfléchit pas en Amont, toujours à voir trop loin au point de perdre ses électeurs ; par exemple le coup du « revenu pour la vaisselle », c’est top comme idée, on s’en fout pour l’instant et beaucoup trouvent ça complétement nase, vas-y insiste, ça sera ta marque de fabrique au point d’annuler le reste. J’ai bien envie que tu te ramasses aussi parce que tu m’as bien cassé les bonbons la dernière fois avec tes petits copains, tu m’as fait passer pour une buse. De toute façon tu es mort d’avance parce que je t’ai collé l’étiquette de produit avarié de mon parti, je peux te dire que tu vas ramer pour défendre mes actions passées. Au moins, on se moque de tes propositions, tu peux t’adresser à qui tu veux, avoir les meilleurs idées du monde, personne ne t’écoutera, tu pourras faire quelque chose dans dix ou quinze ans mais d’ici là on t’aura mis au placard. D’ailleurs si tu peux trouver un moyen de t’associer aux écolos, cela nous arrangerait vraiment comme ça on évacue en même temps cette question emmerdante, d’une pierre deux couilles.
- Maintenant on a un petit problème avec celui-là : le Bizarre Insurgé. J’ai du mal avec ses idées directrices de campagne, « J’encule le système, Mélangeons les peuples ». D’ailleurs il m’a l’air un peu instable, si vous le regardez dans les yeux il commence à gueuler, en plus il est sourd comme un pot donc il peut avoir des réactions inattendues. J’ai appris qu’il ne se nourrissait plus comme nous depuis plusieurs mois, c’est sûrement pour ça qu’il a l’air aussi fatigué. Il essaie de parler à tout le monde, il a déjà commencé à se mettre à dos notre chère Signéla Martèle qui est quand même un exemple de réussite avec son beau pays d’Allémangez, la force vive et raisonnable de notre belle Uropeine. En plus il a décidé de ne plus partir en guerre sans raison valable, il veut vraiment qu’on aille tous dans le mur. Je pense sincèrement qu’il est touché par une forme de démence sénile précoce. Je vous avais pourtant dit : pas de candidats de plus de 60 balais ! L’avantage c’est que personne ne voudra le suivre donc j’ai décidé de le laisser se ruiner tout seul.
- Je vous ai gardé le meilleur pour la fin ! Notre champion : le Libérateur ! C’est du costaud, il connaît tous Les manuels de l’ANAL par cœur et il est bien aiguillé, il a trouvé sa Matrone et adore les patrons, que du bonheur ! J’ai l’impression de me voir plus jeune. Bon, c’est vrai que j’ai un peu de mal avec ses sourires niais et sa voix qui part dans les aigus quand il s’énerve mais au moins il a le même goût que moi pour les blagues sur les pauvres : on peut tenir des heures ensemble à faire des bons mots sur leurs dents, leur alphabétisation, leur alcoolisme… j’ai adoré d’ailleurs la référence au costard. Par contre, il est jeune et fougueux donc il va falloir qu’on le calme un peu dans ses ardeurs sinon il va lui arriver une tuile. Inutile de vous dire qu’il a tout bon, il a même travaillé dans une grande banque donc il est habitué à enfler les gens de belle manière ; il annonce à tout le monde qu’il va favoriser les entreprises, il joue la sincérité comme personne, il a déjà prêté allégeance à nos voisins pour signer un pacte de précarité internationale, sur les questions délicates comme l’émigration il est capable de dire tout et son contraire dans la même phrase, à l’international il est clairement anti-Rustre et pro-Amortleschiens…
Je vous le dis, champion toutes catégories ! Et notre stratégie est imparable pour le mettre très vite à la première place dès le premier tour : le « vote utile ».
Je résume : on secoue l’Epouvantail un bon coup, à côté de ça on allume L’Arnaqueur, on laisse l’Âne parler dans le vide, on espère que l’Insurgé ne calanchera pas et on présente le Libérateur comme seule rempart possible au mal absolu ! C’est pas beau ça mes troufions ? Les Fossais sont cons comme des manches mais dès qu’ils ont dépassé le bac ils se prennent tous pour des spécialistes en politique, on va flatter gentiment leur pseudo-bon-sens, on donne l’impression de leur faire confiance alors qu’ils sont complètement à la masse.
- Ah, la masse populaire ah, ah, ah !
- Ta gueule l’Humour ! Les blagues pourries c’est mon domaine, on est pas là pour se marrer, pas pour l’instant.
- Je continue. Il va falloir vous mettre au boulot : vous activez vos réseaux de l’ANAL, vous graissez la pattes de vos contacts dans la presse, vous caressez dans le sens du poils les ANALystes… (nom donné aux véritables spécialistes officiant sur les plus grandes chaînes de télévision ; le plus souvent, ils vouent une admiration sans bornes aux anciens étudiants de grandes écoles quand ils n’en sortent pas)
Il va nous falloir l’aide de quelques uns de mes potes dont on ne sait pas trop s’ils bossent comme chefs de grands groupes financiers partisans ou patrons de presse intègres ; j’ai en tête par exemple Vachier Fiel et Sans-Sang Honoré. Ah, et on peut aussi compter sur Levrai Jenfreins ! Lui, il a même poussé le vice au point de diriger un journal du nom de notre candidat ! Allez les tocards, c’est parti ! »

Malgré ces magnifiques prévisions, une réunion d’urgence est organisée à une semaine du premier tour de l’élection pestilentielle.

« Putain ! Ça ne va vraiment pas ! Ils pensent tous que mes calculs sont merdiques ! Ils me font tous passer pour un idiot ! C’est quand même moi qui ai défoncé l’ANAL !
- S’ils te prennent pour une truffe, il y a peut-être une raison… oh pardon !
- Toi la Franchise, je te l’ai dit depuis notre première rencontre, je ne peux pas te blairer. Allez, en taule !
Voilà les soucis :
- L’Infâme Épouvantail, tu ne peux pas la fermer deux secondes ? Le score est presque fait et tu commences à enchaîner ta répartie de bourrine, tu veux dégoûter tout le monde ou quoi ? Ne réponds pas connasse ! Retiens toi un peu, tu te lâcheras plus tard, juste mets-la en sourdine jusqu’au vote.
- Toi l’Arnaqueur Pourri, je ne peux pas vraiment te reprocher quoique ce soit, tu prends bien des coups comme un punching-ball, d’ailleurs je ne pensais pas que tu serais debout si longtemps. Par contre, tes électeurs, ils sont vraiment touchés ! Tu pourrais être tueur en série et égorger quelqu’un en direct à chaque meeting, ils voteraient pour toi. Putain, c’est incompréhensible ! Si ça continue il va falloir qu’on prenne des photos de toi en train d’honorer un mouton ! Tiens-toi prêt à faire n’importe quoi, je te préviens.
- L’Âne Bâté, toi tu tiens trop bien ton rôle, je t’ai vraiment pourri la vie mais quand même il faut y mettre un peu du tien, on dirait que tu es prêt à te foutre à la baille ! Fais-gaffe, je peux te faire disparaître, je ne vais pas devoir annuler l’élection quand même !
- Il faut dire que vous avez vraiment été mauvais toutes ces années…
- La Sincérité, tu dégages, va retrouver tes collègues grandes gueules au placard !
- Bon reprenons avec le Bizarre Insurgé : une énigme complète. C’est le grand n’importe quoi ! Des clones qui parlent à sa place, il monte sur un jet ski… ce n’est plus une élection, c’est un cirque. Il n’a pas fait un AVC (Accès de Volonté Chiante) ? Qui sont les trous du cul qui votent pour lui ? Des penseurs, des poètes ? Merde, c’est pas comme ça qu’on gagne de l’argent, ils veulent tous être pauvres ou quoi !
- Et toi le Libérateur, à part libérer ta connerie, tu n’as pas fait grand chose ! Qu’est ce que c’est que ça de retourner ta veste sans cesse ! Et je tortille du cul, d’un côté de l’autre… on dirait moi, mais au moins j’étais déjà Pestilentiel ! Et dire en plein discours que tu ne piges rien à ce que tu racontes ! Tu es meilleur quand tu te fous de la gueule des prolos !
Il faut vraiment récupérer tout ça. J’appelle directement tous mes contacts, on s’organise un petit forum des entreprises pour que tu ailles faire le tapin ; l‘Epouvantail on lui coupe le micro lors des prochaines interventions ; le Pourri, au pire on lui demandera de reconnaître en direct qu’il bouffe des nourrissons ; l’Âne , je ne sais pas quoi te dire, j’ai l’impression que tu es transparent ; et pour l’Insurgé, on te fait passer pour un bolchévique et pour tes idées qui ne servent pas nos intérêts on balance l’arme fatale : l’utopie ; ça ne fait pas bon ménage avec calcul logique et économie raisonnable ! Allez, et on en rajoute, « vote utile », « vote utile », « vote utile » !

Bonne nouvelle, le soir du premier tour de l’élection : L’Âne  5%, l’Insurgé 23,60%, le Pourri 23,65%, l’Infâme 23,80% et le Libérateur 23,95%. Bien-sûr, on minimisa l’abstention et on se garda bien d’évoquer les chiffres des votes blancs ou nuls, de peur de donner de mauvaises idées. La route semblait donc dégagée jusqu’à la victoire du Libérateur ; cependant c’était sans compter sur la bêtise humaine des uns et inhumaine des autres. Rendez-vous fût pris par l’ensemble des digérants à exactement une semaine du dernier scrutin.

« Bon là je commence à en avoir plein le cul, on a eu chaud aux miches, merci aux bureaux de potes, regardez-moi, on dirait que je vais me marier, je ne suis même plus en surpoids ! Qu’est ce que c’est que ce bordel ! Raisonnez l’Insurgé ! Il ne veut rien faire comme tout le monde, il ne veut pas donner de consignes de vote, c’est quoi le problème il a perdu son dentier ? Et ses emmerdeurs d’électeurs qui sont aussi ingérables que lui, c’est à ni rien comprendre ! Depuis quand les cerveaux marchent à l’envers ? Ils vont vraiment nous foutre dans la mouise ! Le plan était pourtant bien calculé. Qui peut m’expliquer ?
La Droiture prend la parole :
- En fait, on essaie de vous le dire mais il y a quand même de plus en plus de gens dans le besoin, le programme du Libérateur ne cadre pas trop ; en plus beaucoup de gens n’ont pas les même idées que vous concernant l’ Uropeine et la politique étrangère sans pour autant être extrémistes.
- Qu’est ce que tu racontes ? Depuis quand le peuple réfléchit ? On sait quand même mieux qu’eux ce dont ils ont besoin !
- Vous savez, certains concitoyens ne sont pas moins valables que vous, ils n’ont juste pas les mêmes objectifs de société. Le principe de la démocratie était de permettre au peuple de choisir son destin…
- La ferme putain d’idéaliste, tu me saoules, tu l’ouvres encore une fois je te vire. Mais on accepte n’importe qui chez nous ! 
Bon on se reprend, l’Infâme Epouvantail, c’est ton moment, là tu peux tout lâcher, il faut que tu la joues comme un clébard qui a la rage ! Demande des conseils dans ta famille, je me souviens d’un ancien qui avait des problèmes de vue, il était mauvais comme la peste et avait l’art de balancer des énormités nauséabondes, il faut que tu t’en inspires. Le gros objectif c’est le débat dans trois jours. Je ne sais pas, demande à un de tes collègues  d’exécuter un étranger juste avant, trouve quelque chose ! Je crois en toi, ne lâches rien il faut que tu horrifies tout le monde !
Le Libérateur, parfois j’ai l’impression que tu es complètement à l’ouest, quelle idée d’aller faire un repas de galeux, ça ne tourne vraiment pas rond chez toi, tu as eu de la chance qu’on ne t’ait pas vu te déhancher sur la danse des connards ; et l’histoire d’inviter « les petites mains », pourquoi pas « les gros portefeuilles » pendant qu’on y est ! Soit tu vas te faire ramasser par les cons-citoyens parce que tu tentes de faire passer les choses sans mettre de gants… moi au moins je mentais comme un arracheur de dents… pas mal cette vanne ! Soit nous allons devoir te faire taire parce que tu te laisses aller. Parfois j’ai l’impression que tu veux aller au casse-pipe, au moins tu es jeune, j’espère que tu coures vite.
Maintenant pour ces ratés d’abstentionnistes, et ceux qui votent blanc ou nul, j’ai invité Levrai Jenfreins pour lui remonter les bretelles.
Alors toi, tu as beau être une pourriture hypocrite, tu n’en fais pas assez, il faut que tu envoies du lourd, il faut que tu culpabilises vraiment ces bourricots ! Tu parles de manque de morale, de traitrise, tu les stigmatises encore plus que les électeurs de l’Infâme, ils méritent bien ça ! Et tu nous fais même parler des philosophes, des écrivains, des artistes… tous bien connus, bien en place ; eux ils vont foncer, ils n’oseront pas retourner la gamelle dans laquelle ils bouffent même si d’habitude ils jouent les grands rêveurs, allez bouge toi le cul !
La Pensée intervient alors.
- Vous savez certains voient l’abstention et le vote blanc ou nul comme une forme de résistance à votre pensée dominante.
- Ne dis pas de foutaises ! Hé la Résistance là-bas en train de bouillir, approche toi ! Je t ‘aime bien quand même, tu nous as bien aidé par le passé quand on était vraiment dans la merde, mais là tu es con ! Ma stratégie est imparable, tu vas passer pour un collabo aux yeux de la majorité bien-pensante, ça serait quand même un comble. Regarde, même l’Ironie tire la tronche, il n’y a que le Cynisme qui se bidonne ! Bon, je t’offre des vacances, reviens-nous le lendemain de l’élection en pleine forme parce qu’après tu vas trimer pendant quelques années ; le boulot sera plus léger mais ça durera longtemps. Et là ! C’est quoi ces messes basses ?
- J’explique juste à la Bêtise qui s’énerve que s’il y a eu finalement erreur de calcul et que l’Infâme est élue c’est peut-être la Résistance qui fera le meilleur boulot donc il ne faut pas lui filer perpète, répliqua la Conscience.
 - Je te réponds oui … mais non ! Déjà je ne fais pas d’erreur de calcul et au final c’est comme ça, point à la ligne.
- C’est aussi la ligne de Pensée, hé, hé !
- Ok, la Plaisanterie, en vacances aussi, on va voir si tu peux aider la Résistance en faisant des blagues.
Et pour en revenir à toi Conscience, on se rappelle très bien de l’époque où les deux barjots Lucifer et Praline avaient détruit celle de millions de gens en tapant dessus comme des dingues, en les exécutant, les torturant… Là ce n’est pas du tout la même chose, on ne demande pas d’abandonner sa conscience, on demande juste de la mettre de côté le temps d’une élection.
- Mais…
- Non, toi l’Individualité tu te tais, j’ai déjà tout décidé et l’Égoïsme est d’accord avec moi.
On y va on allume ! »

Heureusement, malgré les accrocs et grâce à une campagne presque respectueuse, les abstentionnistes, les votes blancs et nuls ne gâtèrent pas les espoirs de millions de gens. Le Libérateur fût élu en grande pompe à 66% mais on ne communiqua jamais le reste des statistiques.
On retrouve alors Franssais Halamende dans sa voiture garde-manger le lendemain de l’élection, s’apprêtant à organiser son petit-déjeuner. Grâce aux meilleures technologies cette machine est devenue son meilleur interlocuteur et jamais jusqu’à maintenant elle n’avait contesté une quelconque demande.

« Alors quels vils pouvons-nous choisir ? Gare-Les-Gonades, Parcelles, Nonterre ou Sainte-Denise ?
- Désolé je ne peux pas accéder à votre demande, depuis ce matin l’accès à ces destinations est fortement déconseillé pour des raisons de sécurité.
- Etonnant ça !
BAM, BAM, BAM !
Désolé … bzz… véhicule endommagé, immobilisé … bzz… présence belliqueuse … bzz … mauvais calcul … bzz … bon courage.
BAM …



P.M.

L’érudit croyant savoir et l’ignorant de sa propre connaissance

    En des temps immémoriaux vivait au fin fond de la forêt un être humain pour le moins atypique. La nature était son élément, personne ne...