jeudi 5 octobre 2017

L’Homme programme-t-il la disparition de l’humanité ?

    Ces dernières années nous vivons une accélération sans précédent de l’innovation dans trois domaines que je choisis de distinguer ici tout en précisant qu’ils sont fortement interconnectés : le domaine scientifique (méthodes de recherche et découvertes entre autres), le domaine technologique (robotique, matériel informatique, objets connectés divers…) et le domaine de la collecte d’informations généralisée (internet, réseaux sociaux, big data…). Chaque domaine sert de catalyseur pour les avancées dans les deux autres et leurs interactions profondes, guidées par les promesses infinies des algorithmes et  de l’Intelligence Artificielle, nous font entrer dans l’ère du « tout numérique ». Les avancées sont telles qu’il semble impossible, même pour les meilleurs experts, de différencier prévisions rationnelles et prophéties relevant du fantasme.
Si l’on ne veut pas être taxé de rétrograde, de pessimiste ou de « décliniste »  mieux vaut être un fervent défenseur des nouvelles technologies et de la modernité sous toutes ses formes. Personne ne peut échapper aux publicités ventant les mérites des algorithmes censés nous faciliter la vie, des objets connectés qui deviendront indispensables, de l’intelligence artificielle qui nous ouvrira de nouveaux horizons… Comment avons-nous fait pour vivre dans l’obscurantisme le plus total jusqu’à maintenant ?
    On peut noter un profond déséquilibre entre d’un côté la mise en avant, dans les média, de la vision dominante et de l’autre le traitement souvent minimisé, dans ces mêmes média, de toute forme de critique. La plupart des journaux télévisés ont leur rubrique « Geek », les salons et forums « high tech » se multiplient dans le monde entier, Facebook est devenu le premier médium d’information et la Silicon Valley passe pour le nouvel eldorado ; à l’inverse, à moins de faire des recherches personnelles précises, il est difficile d’entendre la parole des contradicteurs, leurs discours étant vite assimilés à de la science fiction. Le seul questionnement à l’origine d’un débat relativement équilibré s’intéresse à l’évolution du marché du travail et au risque d’un chômage de masse dans un avenir peut-être pas si lointain.   

     Au lieu de rêver en voyant les publicités des dernières avancées des entreprises comme IBM ou Microsoft, je suis plutôt pris de cauchemars. Que dire de ces articles tous plus effrayants les uns que les autres : installation de lits connectés dans des résidences universitaires à Rennes pour prévenir les détériorations ; l’entreprise belge New Fusion ou l’américaine Three Square Market qui proposent à leurs salariés l’implantation de puces sous-cutanées pour ouvrir les portes, se connecter au poste de travail, utiliser la photocopieuse… ; l’utilisation, par la police de grandes villes américaines, du programme PredPol (« predictive policing »), un algorithme permettant de prédire la localisation et la temporalité de certains crimes. Même si vous ne vous destinez pas au grand banditisme, j’espère que vous avez de bons amis hackers parce qu’il ne restera plus qu’eux pour vous sauver la mise.
J’ai bien peur que l’idée de « progressisme » ne soit l’une des plus grandes fraudes intellectuelles de l’histoire de l’humanité (ou une de ces belles idées les mieux perverties)  avec le « capitalisme » et le « libéralisme ». Ces trois concepts associés sans modération (le« technologisme » semble être une bonne synthèse) créent une bombe à retardement inimaginée, les considérations financières et l’enrichissement prenant toujours l’ascendant sur les considérations écologiques. Le compte à rebours est déjà en marche depuis longtemps mais il s’accélère dangereusement (pathologies liées à nos modes de vie, réchauffement climatique, catastrophes naturelles plus fréquentes…). Et ce ne sont pas les déclarations d’intention et les postures de principes lors de belles campagnes de communication agrémentées de slogans bien sentis qui vont changer quoi que ce soit. Ces trois champs de pensée, sous couvert de l’atteinte d’une liberté individuelle absolue nous mènent tout droit vers l’asservissement volontaire le plus total. Nous risquons d’atteindre très vite la plus haute expression de la servitude volontaire énoncée par Etienne de La Boétie au 16ème siècle ("Discours de la servitude volontaire"). Et ne comptons pas sur les « politiques » pour endiguer le phénomène ; le « progressisme » par exemple, est la seule idée qui remporte l’assentiment de tous les mouvements et  partis ayant pignon sur rue.
Exemple simple avec l’invention Facebook par l’un des plus grands « technologistes » actuels Mark Zuckerberg ; comment expliquer rationnellement que des milliards d’individus acceptent de donner tant d’informations personnelles tout à fait volontairement. Il a réussi là où la plupart des services de renseignement mondiaux ont échoué, et, comble du paradoxe, il s’enrichit de manière indécente au cours de la manoeuvre et son influence dépasse celle des plus grands organismes de presse.
Des chercheurs comme Stephen Hawkins ou des entrepreneurs illuminés comme Elon Musk, loin d’être ignorants dans le domaine, ont été fermement critiqués et raillés dès lors qu’ils ont osés émettre des doutes face aux dérives potentielles de l’IA.   Cet engouement généralisé me semble démesuré et tout à fait inquiétant. Il ne s’agit pas de tout rejeter en bloc mais il serait peut-être nécessaire de s’accorder une petite respiration, un temps de réflexion avant de se laisser submerger. L’idée de « rupture » est souvent avancée et valorisée, il ne faudrait pas que ce soit la fin.

    Mes motifs d’inquiétude ne portent pas seulement sur des projections à long terme, je note un certain nombre de contradictions et de non-sens dans l’utilisation que l’on fait actuellement du matériel numérique déjà « démocratisé ». Matériel qui me parait concourir au déclin de notre humanité au quotidien. Nous sommes en train de modifier notre rapport à nous-mêmes ainsi qu’aux autres, mettant en jeu directement nos capacités de sociabilisation. Quelques exemples me semblent particulièrement frappants.
    Un secteur des plus importants engage directement notre responsabilité de citoyens et de parents : la santé et le développement des nourrissons et des enfants en bas-âge. Il existe des initiatives commerciales pour le moins affligeantes : les « babyphone » qui sont passés en quelques années du « talkie walkie » basique au dispositif de surveillance haut de gamme relié par bluetooth ou wifi placé pendant plusieurs heures au plus près des enfants, de même  chez « Happiest baby » vous pouvez commander pour 1160 dollars un landau connecté qui permet d’endormir votre nourrisson à votre place et qui est relié directement à votre smartphone ; ou encore Castorama qui propose un « papier peint connecté  qui raconte des histoires à votre place » en scannant certains motifs à l’aide d’une tablette ou d’un mobile adapté ; bonne nouvelle, cette invention a même gagné le concours de création de dispositifs digitaux Adfight. Quid des gestes d’affection, de l’expression du visage, de la chaleur humaine ? Les travaux du psychanalyste René Spitz ou de la biologiste Ines Varela Silva ont montré qu’une part importante des décès de nourrissons placés dans des orphelinats était dû à une carence affective et sensorielle sévère (aucune stimulation tactile et aucune marque d’affection). Et nous voudrions, par manque de précaution, développer ces carences affectives dans nos propres foyers ?
    Dans le même registre, sur le plan scolaire, comment justifier logiquement qu’il soit recommandé d’intégrer de plus en plus le numérique à l’école, de la maternelle au baccalauréat ? (voir le plan numérique pour l’éducation sur le site officiel de l’éducation nationale : education.gouv.fr) Aucune remise en cause n’est annoncée par le nouveau gouvernement alors qu’en mai 2017 dans une tribune publiée par le journal Le Monde un collectif de professionnels tentaient d’alerter l’opinion publique sur les risques de la surexposition aux écrans (tous types confondus : tablette, smartphone, ordinateur, console, télévision) pour les bébés et les jeunes enfants. Sont mis en cause le manque de stimulation de l’entourage et la captation de l’attention par les appareils, facteurs à l’origine de troubles du comportement et de retard de développement en l’absence de déficience neurologique. Au delà de l’aspect médical, comment ne pas voir, avec l’utilisation de ce type d’ustensiles dans le milieu scolaire, le risque de creuser des inégalités en favorisant les élèves qui ont accès à tous ces dispositifs au sein de leur milieu familial ?
Autre réflexion portant sur l’aspect neurologique avec la reconnaissance de neurones miroirs mis en avant par Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia leur ouvrage (« Les neurones miroirs »). Ces neurones ayant une composante principalement motrice présentent une spécificité : ils se mettent à fonctionner autant lorsqu’on réalise une action que lorsqu’on l’observe ; dès lors, leur importance est claire non seulement pour l’aspect purement moteur (on apprend en observant ses semblables) mais aussi pour celui de la compréhension des actions d’autrui (je comprends ce qu’implique une action pour autrui car je suis capable de la comparer par rapport à mon expérience motrice personnelle, nous pouvons rapprocher cela d’une certaine forme d’empathie). Cela rend donc l’observation des actions de nos semblables et l’interaction directe avec eux indispensables à la mise en place d’un répertoire moteur  efficace et reconnaissable socialement, c’est à dire constitutif de notre identité d’être humain. C’est là un point qui me semble de première importance et qui peut expliquer en partie la spécificité de notre espèce ; en effet, le développement et l’adaptation de ces circuits neuronaux au court du temps pourrait aider à expliquer l’évolution  de  toutes les pratiques humaines : de l’acquisition du langage (motricité du visage et forme de la bouche reproductible en observant l’émission d’un son par un pair) à la maîtrise des techniques les plus élaborées et socialement significatives (gestes sportifs, artisanat, agriculture,  expression corporelle, création artistique…). On peut aisément s’inquiéter du degré d’interactions sociales qui diminue chaque jour. L’importance des réseaux sociaux m’apparaît alors comme un réel fléau, de même que la disparition inéluctable d’un grand nombre de professions qui deviennent inutiles selon certains car remplaçables par de nombreux dispositifs « modernes ». Nous pouvons citer l’accueil et tenue de caisse dans les magasins et la grande distribution ou la présence aux guichets des entreprises de service publique, autant de tâches qui peuvent être facilement supplantées par des bornes d’accueil, des achats par internet ou de manière plus extravagante par des robots d’un nouveau genre. Là il ne s’agit pas de science fiction, cela existe déjà au Japon. France info relayait déjà, en avril 2015, la présentation de « la première hôtesse humanoïde à l’œuvre dans un très chic magasin de Tokyo ». Il n’est pas rare d’entendre la critique selon laquelle les français seraient moins prêt « culturellement » à accueillir ce genre de dispositif : par peur irrationnelle et inquiétude non justifiée. Que pèse cette diminution des interactions sociales humaines à l’œuvre au quotidien face aux pressions financières (gain de productivité, de temps, d’argent) ? On nous explique donc la nécessité d’avoir recours à des robots et autres machines pour la réalisation d’actions « simples ». En revenant sur l’importance des neurones miroirs, je me demande comment on peut imaginer qu’un enfant, qui évolue dans le monde que l’on nous prédit, va être capable, derrière son écran d’ordinateur, sous ses lunettes de réalité virtuelle ou en s’adressant à un robot, d’apprendre et d’intégrer la base des relations sociales  humaines. Encore plus loin, comment aborder ce paradoxe ahurissant : l’être humain crée des robots à son image qui vont influencer l’acquisition par nos enfants de schèmes moteurs incomplets et non totalement reproductibles car pas assez humains. En somme, nous en serions réduits à imiter des machines inventées pour nous imiter.
    Le phénomène de Réalité Virtuelle est aussi parfaitement représentatif de cet engouement extravagant pour les nouvelles technologies, pour nombre de spécialistes c’est seulement un secteur porteur : j’ai en mémoire cette photographie présentant Mark Zuckerberg qui entre dans la salle du Mobile World Congress de Barcelone traversant une foule d’individus cachés derrière leurs fameuses lunettes. Quel contraste saisissant entre le seul individu en mouvement ne boudant pas son plaisir et la masse de ses congénères sans défense et inactifs. Si notre futur ressemble à cela, il faut se mobiliser dès à présent, dans le cas contraire il n’y aura pas beaucoup de choix entre le rôle de grand horloger et celui de petit rouage remplaçable ; personnellement aucun  de ces rôles ne me conviendrait. Des casques de Réalité Virtuelle sont déjà commercialisés pour se combiner avec un smartphone ou pour des consoles de jeu nouvelle génération, or je n’ai pas trouvé d’information concernant des tests mesurant les dangers potentiels de ce type d’appareils. L’un des buts est d’être le plus immersif possible pour vivre l’action la plus intense sans courir de risques physiques, mais quand est-il des risques psychiques ? Nous savons tous et malheureusement pour certains, par expérience, qu’un évènement traumatisant a des répercussions à plus ou moins long terme tant sur le plan physique que psychique, les deux étant d’ailleurs  indissociables « dans le réel ». Quelle idée de risquer de créer de nouveaux états traumatiques sans aucune assurance que nous serons capables de les appréhender efficacement ? Il n’y aura plus vraiment de lien entre expérience psychique « irréellement » vécue et expérience physique réelle, le corps est en quelque sorte trompé. Il est déjà très difficile de vivre en prétendant atteindre un certain équilibre, comment espérer atteindre cet équilibre en multipliant les expériences de vie en dehors de l’expérience du corps ; on s’éloigne clairement de  l’unicité du corps et de l’esprit.  Comment prendre la juste distance par rapport à des faits « irréels » ? Pour illustrer ces propos on peut évoquer le court métrage d’Alejandro G. Iñarritu « Carne y arena » présenté au festival de Cannes en mai 2017 : le spectateur équipé d’un casque de réalité virtuelle, en immersion totale, vit la course d’un migrant tentant de rejoindre les Etats-Unis à travers le désert nord-méxicain. Une expérience rapportée comme poignante et émouvante pour certains mais qu’on peut donc imaginer comme traumatisante et éprouvante pour d’autres. Pendant les 6 minutes 30 de film, aucune possibilité de se mettre à distance, comment être sûr de ne pas occasionner des blessures mentales ?
Quelles magnifiques perspectives avec cette réalité virtuelle ! Pourquoi ne pas continuer à défricher « les poumons verts » de notre planète, faire des dernières forêts protégées des sanctuaires privés inaccessibles aux communs des mortels et proposer en même temps des balades en forêt dans un monde virtuel. Certains imagineront bien de nouvelles start-up créant des machines destinées à renouveler l’O2 ou promotionnant l’implantation « artificielle » de végétaux en milieu urbain au dessus des couches de bétons des nouvelles villes connectées.
    Cette question de la mise à distance avec l’utilisation de nouveaux engins intéresse aussi le domaine militaire et les conséquences sont autrement plus dramatiques et déjà observables. Avec l’usage des drones lors des conflits armés, on touche à un problème très sensible : le meurtre et la responsabilité engagée.  A l’inverse de l’expérience précédente il s’agit, avec ce type d’appareil, d’opérer à une mise à distance inconsidérée pour le « pilote » qui semble jouer sur une console de jeu vidéo ; on observe une inadéquation totale entre l’action anodine derrière un écran à des milliers de kilomètres et la conséquence de celle-ci. Que dire après la décision de la ministre des armées en septembre 2017 d ‘engager le processus d’armement des drones de renseignement et de surveillance de l’armée française ?  (voir le film d’Andrew Niccol, « Good Kill »,  lire le témoignage au Courrier International de Brandon Bryant, ancien pilote de drone dans une unité spéciale de l’armée de l’air américaine). En terme de prise de distance, le juste milieu n’est-il pas celui de notre expérience physique ?

  L’obsolescence d’un certain nombre de pratiques et par extension l’obsolescence de l’Homme lui-même paraît inéluctable si une réflexion sérieuse n’est pas menée. Je propose un parallèle entre l’être humain et les deux idiomes que sont le latin et le grec. Ces deux langues sont dites « mortes » car inusitées, ce qui ramène à l’idée d’inutilité pour certains, or je ne suis pas loin de penser que ces langues sont devenues « obsolètes » du fait de plusieurs décennies voir siècles de dénigrement et d’indifférence. Si l’être humain devient « inutile » à force d’être inusité on pourrait le qualifier donc de « mort » ; ne serions-nous pas en train faciliter voir d’accélérer « la mort de l’Homme ». Espérons que derrière nos écrans et même dedans (réalité virtuelle oblige) nous réussissions à subsister en bons « morts-vivants ».

    Les étapes sont franchies à un rythme vertigineux sans pour autant que l’on puisse entrevoir de limites, pourtant les plus enthousiastes ne veulent pas s’arrêter là et, loin de s’émouvoir de la victoire de l’IA sur l’Homme au jeu de go en 2016 (Alphago contre Lee Sedol),  des réussites du robot « Todai » aux examens d’entrée de la plus prestigieuse université  de Tokyo, de la puissance de calcul des futurs ordinateurs quantiques ou encore de la place de plus en plus présente des algorithmes dans nos vies (choix des universités, recrutement des salariés), ils prônent une forme de fusion entre homme et machine ou la possibilité d’utiliser les dernières avancées dans le domaine de la génétique pour « améliorer » l’être humain.  Elon Musk, avec son nouveau projet Neuralink espère développer une interface cerveau-ordinateur pour améliorer nos capacités cognitives ; Laurent Alexandre (fondateur de Doctissimo) ou Ray Kurzwell chez Google pensent qu’il sera possible de vaincre la mort grâce à l’essor de la biotechnologie ; les idéologues transhumanistes parlent d’ « humain augmenté » et certains scientifiques comme le généticien Radman Miroslav se verraient bien utiliser la nouvelle technique CRISPR-Cas9  (« ciseau génétique ») pour modifier avec précision l’ADN : « Faut-il être l’esclave du hasard de la nature ? Est-ce que c’est juste ? » (interview publiée sur lexpress.fr le 03/08/17). Tout simplement effrayant. Il serait dangereux de penser pouvoir en finir avec le principe  fondamental d’incertitude qui régit toute existence humaine. C’est pourquoi les débats relatifs aux aspects éthiques et légaux sont vitaux.  Sans réflexion ni mesure, l’être humain risque de subir le même sort qu’Icare lors de son ascension vers le soleil et j’espère que les Dédale de notre temps (scientifiques, inventeurs, penseurs…) sauront mettre en garde contre ces excès d’impudence à l’égard de notre nature.
    Pour ma part, je n’ai aucune envie de mettre le cours de mon existence entre les mains de systèmes de calcul pensés par un petit nombre d’individus ; il est d’ailleurs intéressant de noter qu’ un ensemble de programmes dirigeant les composants et ressources d’un appareil informatique est appelé « système d’exploitation ». J’ai bien peur que par manque de vigilance l’être humain ne devienne une de ces ressources.
    L’ère du numérique, le transhumanisme comme seul horizon, acquérir l’immortalité comme plus grande obsession, ce n’est pas l’humain augmenté mais l’humain disparu, très peu pour moi, j’aimerais pouvoir dépérir tranquillement en toute conscience en essayant de passer le relai au mieux aux prochaines générations. C’est pourtant ce qui se passe depuis des millénaires mais c’est vrai que je dois être un peu rétrograde finalement !

P.M.


jeudi 31 août 2017

Président, ministres, parlementaires cyniques dans un sinistre Etat. La seule solution serait un véritable mouvement de contestation populaire de grande ampleur.

    Il n’y a plus de garde-fou. Que cherchent-ils ? Un soulèvement populaire ?
Le gouvernement actuel est en train de réussir un tour de force : en faisant exploser les anciens partis ils cristallisent comme jamais auparavant une opposition entre d’un côté les « gagnants » de la mondialisation, du libéralisme et leurs défenseurs (une majorité des politiques, journalistes "mainstream" et une minorité de français) et de l’autre, une majorité de la population française associée à quelques politiques. Ce n’est pas la pseudo loi pour la confiance dans la vie publique qui risque de changer les choses, c’est mieux que rien pour certains , une chose est sûre, le compte n’y est pas. Les points soulevés sont quelques gouttes d’eau dans l’océan des abus légaux toujours d’actualité et les affaires ne font que commencer.

    Depuis le début de ce quinquennat il est possible de relever un certain nombre de faits incompréhensibles pour le commun des mortels comme moi, je me propose d’en énoncer ici quelques exemples dans ce « journal d’un penseur bipolaire complexe à la tête d’une équipe de francs-tireurs":
Il annonce la loi de moralisation de la vie publique « en même temps » le premier garde des sceaux nommé est empêtré dans les affaires tout comme le ministre de le cohésion des territoires « planqué » maintenant à l’assemblée ; la ministre du travail réalise une plus-value de plus d’un million d’euro en revendant des stocks options Danone au moment de l’annonce d’un plan de licenciement, « en même temps » elle porte la réforme du Code du travail ; augmentation de la CSG, « en même temps » le gouvernement est prêt à faire un accord avec le géant Google permettant à cette firme de se soustraire à une part importante de son impôt ;  il donne des leçons à Donald Trump et le moque avec un slogan bien convenu, « en même temps » il lui déroule le tapis rouge lors de sa visite à Paris ; il veut créer des « hotspots » en Libye, « en même temps » c’est officiellement impossible pour une simple question de sécurité ; il annonce la nécessaire bienveillance pour l’accueil des migrants, « en même temps » les forces de l’ordre les molestent afin de les pousser à fuir ; il parade allègrement dans tous les journaux « people » quand cela l’arrange, « en même temps » porte plainte contre un paparazzi trop pressant ; horizontalité claironnée à propos du mouvement EM, « en même temps » les statuts de LREM ne donne pas la paroles à ses propres adhérents ; le ministre du budget annonce la diminution des APL, « en même temps » réduction prévue de l’ISF pour les plus fortunés ; il insiste sur son rôle symbolique de chef des armées (véhicule militaire lors de l’investiture, visites aux armées, déguisements en tout genre), « en même temps » un général respecté est humilié publiquement puis poussé à la démission et le chien de garde du gouvernement en rajoute le lendemain de l’annonce ; pour ne pas être embarrassé à propos de certaines affaires lors de ses déplacements il avance : « quand je suis à l’étranger, je ne ferai aucun commentaire sur la politique française », « en même temps » lorsqu’il fait sa rentrée internationale en Roumanie il lance : « la France n’est pas un pays réformable, les Françaises et les Français détestent les réformes… » en accompagnant la parole d’un geste pour le moins ambigüe du revers de la main…
N’a-t-il aucune consistance ? N’a-t-il aucune fierté ? Est-il viscéralement fourbe (comme un grand nombre de politiques me direz-vous) ? A-t-il une pensée si complexe qu’il ne la comprend pas lui-même ? Nous prend-t-il simplement pour des idiots ? (question rhétorique) Est-il totalement fou ? A vous de choisir et même d’en ajouter.

    Le nouveau président a ruiné en quelques semaines tout ce qui l’avait rendu en apparence convenable (mais jamais convaincant) lors de son accession au pouvoir ; lui qui voulait apparaître si courtois et bienveillant lors des débats, au risque de devenir transparent et inaudible, s’avère être plus proche du petit chef capricieux et susceptible que du dirigeant éclairé. Le pouvoir aurait-il perverti cet homme honorable en seulement quelques semaines ? Non, simplement le masque tombe plus vite qu’on aurait pu le penser et à visage découvert le rictus du braqueur social est encore plus inquiétant que prévu. Combien de fois faudra-t-il expliquer qu’avec la forte abstention, les votes blancs, les votes nuls et les votes contre le FN, l’élection n’était finalement que le résultat d’une faible adhésion populaire. Cela me permet d’établir la notion de loi « Jupiterwin » suivant le même mécanisme que la loi Godwin mais à l’échelle plus restreinte du débat politique français. Cette loi « Jupiterwin » pourrait être énoncée de la manière suivante : plus un débat ou une entrevue politique impliquant un ministre, un journaliste  partisan ou un député LREM s’éternise, plus la probabilité d’entendre l’expression « les français l’ont tout de même élu (choisi) pour cela » s’approche de 1. J’ajouterai même : la rapidité avec laquelle est atteint le point « Jupiterwin » est directement proportionnelle à la faiblesse de l’argumentaire de l’intervenant ayant beaucoup de peine à justifier son action de manière logique.
    A mon sens c’est un bien bel exemple de malhonnêteté intellectuelle sachant que, comme évoqué plus haut, il ne semble pas du tout avoir été choisi par la majorité des français. C’est au moins aussi affligeant que le raisonnement de nombreux spécialistes politiques qui débutent leurs interventions par un agaçant « les français veulent  (savent)… », ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont en train de pousser leurs concitoyens à bout en dérobant leur parole pour énoncer le plus souvent une idée qu’ils ne partagent pas du tout.   

    Je pense que nos gouvernants ont décidé de « pousser le bouchon » à un niveau jamais atteint. Quel exemple d’ailleurs avec la réforme du Code du travail ! Une entreprise de démolition sociale ! Pourtant, des journalistes politiques de tous bords ne prévoient pas de mouvements de contestation de grande ampleur, je ne suis pas de cet avis.
Il existe déjà des exemples assez parlant, mais rarement mis en avant, comme la grève des salariés de total à Mayotte, les CRS toulousains en arrêt de travail pour ne pas monter à Paris, grèves locales pour s’insurger contre la suppression des contrats aidés, manifestation des femmes de militaires, mobilisation nationale des livreurs Deliveroo. Peut-être faut-il que la tendance se durcisse pour que la gronde populaire soit entendue ? Pour l’instant, sur l’Olympe c’est la sourde oreille. Il a tout de même réussi à s'attaquer à presque toutes les professions et catégories socio-professionnelles (mis à part, cela devient une habitude, quelques privilégiées). Pour la fonction publique par exemple ce n’est que le début avec le rétablissement du jour de carence et le gèle de l’indice des salaires en attendant la révision des régimes de retraite et les coupes budgétaires en tout genre.

    Le gouvernement sous-estime vraiment la capacité d’indignation et la fierté de leurs propres concitoyens. Comment imaginer qu’une majorité de Français ne s’insurge pas contre toutes ces manifestations de condescendance et de mépris.
Il est tout à fait déraisonnable de favoriser des entités économiques (banques, groupes financiers, grandes entreprises…) attentives seulement à la réalité financière en reléguant une majorité de nos compatriotes et donc le facteur humain au rang de simple variable d’ajustement que l’on peut sacrifier au même titre qu’une machine obsolète. L’hypothèse qui semble dominer est que l’enrichissement de quelques entrepreneurs améliorera les conditions de vie du plus grand nombre. Principe qui a largement montré ses limites avec l’ordolibéralisme à l’allemande et l’ultralibéralisme à l’anglo-saxonne (explosion de la précarité, creusement des inégalités). De plus, il me paraît impossible que le modèle américain, anglais ou allemand puisse se substituer au modèle français, c’est une simple question de culture et d’identité de notre pays, certaines considérations sociales en France ne peuvent être négociées. D’ailleurs si ces modèles évoqués avaient permis de réduire le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté et avaient permis de diminuer réellement la dette de ces pays au lieu de l'augmenter, nous serions au courant. 
    Est-il si difficile de comprendre que notre vision de la société diverge de la leur et que nous ne pouvons pas tolérer de voir les inégalités sociales se creuser ? Après tout il existe bien en France une culture de la contestation bien encrée, il suffit de relever certains faits historiques qui nourrissent l’inconscient collectif : la Révolution française, la Commune de Paris, les victoires sociales du Front Populaire, la Résistance durant la seconde guerre mondiale, les mobilisations de mai 68… Bien sûr la véracité des faits peut toujours être contestée, orientée voir instrumentalisée, cependant, il est difficile de contredire le fait que les épisodes évoqués marquent les esprits en France depuis des décennies pour les plus récents voir des siècles pour les plus éloignés dans le temps.  Il serait intéressant que ce président prenne en compte cette tendance à la contestation de l’ordre établi par le peuple trahi propre à la culture Française. Culture qui, selon lui, n’existe même pas. Peut-être que la désobéissance civile est maintenant la seule solution viable pour se faire entendre. Contester l’autorité n’est pas, dans ce cas, une posture de principe, il s’agit de contester une autorité que l’on peut qualifier de partiale et illégitime.
    Espérons une réaction populaire à la mesure de l’injustice de l’action et des mesures gouvernementales présentes et à venir, et ce dès septembre. Notons cette belle ironie du sort, dans quelques mois se profile le 50ème anniversaire de mai 68, celui qui aime les symboles sera sans doute servi…

P.M.


lundi 31 juillet 2017

L’érudit croyant savoir et l’ignorant de sa propre connaissance.

    En des temps immémoriaux vivait au fin fond de la forêt un être humain pour le moins atypique. La nature était son élément, personne ne savait comment il avait subsisté et le seul contact avec des individus de son espèce, il le devait à deux bonnes âmes : un couple d’agriculteurs vivant en lisière du bois. Sur les lieux de leurs cultures, le garçon s’était aventuré par mégarde ou plutôt par attirance pour ce fameux garde-manger ; les deux propriétaires, empreints d’une grande bienveillance et voyant le désoeuvrement dans lequel se trouvait ce petit sauvageon, se prirent d’affection pour lui au point de le considérer comme le fils qu’ils n’avaient jamais eu. Les premiers échanges furent difficiles car l’enfant avait une peur panique de toute forme d’enfermement, la moindre clôture lui donnait des hauts-le –cœur et sous le toit de la chaumière, il ne fallait surtout pas fermer une seule porte ou fenêtre au risque de provoquer chez lui une crise d’angoisse.  Le sort avait néanmoins  doté le couple de sexagénaire d’un bel instinct et d’une simplicité bénéfique dans l’abord des rapports humains, doués d’une patience à toute épreuve et à force de répétitions, ils réussirent même à enseigner à leur jeune protégé quelques rudiments de langage. N’étant pas passionné par cette activité, il décida d’intégrer un minimum de notions pour pouvoir s’entretenir plus aisément avec ses bienfaiteurs, il bénéficia aussi de conseils précieux pour la culture de toutes sortes de denrées alimentaires.  Cependant, il préférait tout de même « vivre » en forêt, seul endroit où il se sentait en réelle sécurité, il y avait aménagé un petit habitat de fortune à l’entrée bien dissimulée mais jamais entravée et il prenait beaucoup de plaisir à cultiver comme on le lui avait appris. Loin de s’offusquer de cette attitude paraissant parfois inconstante, voyant disparaître le jeune garçon pour des périodes de temps plus ou moins longues, le couple respecta toujours ce besoin de liberté, ils ne voulaient surtout pas aller contre la nature de ce petit si attachant.  Très sensible à leur attitude, l’affection qu’il leur portait ne fit que grandir au point qu’il les considéra comme sa propre famille si tant est qu’il puisse savoir ce que cela représentait, il se faisait donc un devoir de les aider dans leurs tâches les plus difficiles et ramenait souvent des cadeaux étonnants qui finissaient toujours par trouver une utilité certaine. Il semblait doué d’un bon sens instinctif que la vie en pleine nature permettait de développer, ce qui l’animait par dessus tout était une curiosité insatiable et un profond désir de comprendre toute chose, l’observation était une de ses plus grandes passions.
    A plusieurs lieux de là, au cœur de la cité, grandissait un jeune homme en tous points opposés au petit sauvageon, né dans une famille très méritante aux yeux du Roi : le père était le médecin personnel du monarque et la mère conseillère spéciale de la Reine.  Ces parents ne révéraient rien de moins que la réussite à tout prix, c’est ce qu’ils tentaient d’inculquer à leur fils : surtout ne pas se mêler aux gens du petit peuple qui pourraient le distraire dans son entreprise, ne jamais faire de faux pas dans la poursuite de ses objectifs de grandeur, ne jamais laisser qui que ce soit briller plus que soi en société et surtout s’attirer par tous les moyens les bonnes grâces de tout personnage important pour le royaume. Le malheureux garçon excellait dans ce domaine et se réfugia dans l’étude avide des textes les plus importants à ses yeux : la vie des grands hommes, des plus beaux exemples de réussite et surtout les mécanismes d’accumulation de la richesse matérielle, son domaine de prédilection.  Sa passion la plus immodérée il la vouait à l’or, seule chose qu’il plaçait au dessus de tout car susceptible de lui accorder tout ce à quoi il rêvait : succès, reconnaissance et moyen de toujours en avoir plus.
Il se révéla si doué qu’il eu une ascension fulgurante, il était reconnu pour son érudition, sa connaissance de toutes les belles idées pas toujours utiles à appliquer selon lui mais nécessaires pour être capable de dire à qui que ce soit ce qu’il voulait entendre. Toutes ces qualités lui permirent d’atteindre une fonction idéale. Pour avoir un œil sur tout l’or du royaume, il réussit grâce à ses relations et sa capacité à faire des courbettes en mettant le nez sur le parquet, à accéder au poste de collecteur d’impôt en chef. Il se révéla implacable : le calcul était roi, il n’hésitait pas à emprisonner toute personne qui ne se pliait pas à ses exigences même si celles-ci était souvent déraisonnables. Pour lui c’était pourtant simple, toute personne tenant debout devait être capable de toujours donner plus sinon il devenait inutile. Comme chacun sait, le triomphe et la luxuriance rendent admirable, il semblait donc très populaire, s’attirant les compliments de tous ceux qui comptaient au sein du fief royal.
    Dans le même temps, notre petit sauvage devenu plus grand poursuivait sa vie heureuse au contact des différentes espèces d’animaux sauvages qu’il adorait étudier en s’émerveillant, cherchant, reproduisant, s’adaptant, s’interrogeant, s’imprégnant, doutant, redoutant, cogitant, s’endormant, s’éveillant au rythme des saisons. Il adorait surtout partager le fruit de ses expériences avec ses deux parents d’adoption toujours ravi de le voir si enthousiaste et épanoui, l’homme était le moins loquace, il adorait les histoires concernant les prédateurs et les habitudes alimentaires, quant à la femme, tout aussi attentive à ces questions, elle avait un petit faible pour la question de l’occupation des territoires et demandait toujours plus de précisions dans les explications. Elle espérait de cette manière stimuler son garçon afin qu’il améliore toujours sa capacité à verbaliser ses pensées, peu utile si l’on vit seul mais inestimable si l’on veut établir un contact cordial avec ses pairs. Ils auraient adoré accompagner un peu plus leur fils dans ses aventures mais ils devaient toujours travailler plus afin de se soumettre à l’impôt du collecteur en chef. D’ailleurs, le jeune homme voyait les forces et la santé de ses parents décliner petit à petit, il décida donc de passer plus de temps à travailler avec eux au risque d’abandonner son mode de vie tant aimé, idée insupportable pour le vieux couple.
Heureusement en revenant d’une de ses sorties devenues plus rares, il rapporta un minuscule objet luisant qui changea leur avenir à jamais : une véritable petite pépite d’or pur.  Dès qu’il eu posé l’objet devant eux, il compris en observant leurs visages que cette découverte était importante, en bien ou en mal par contre, impossible de le savoir, ils semblaient osciller entre joie et anxiété ce qui ne manqua pas de le déstabiliser. Ils lui expliquèrent bien vite que cela leur permettrait de payer l’impôt mirobolant à venir en espérant que cela n’attire pas trop l’attention. En apprenant qu’il pouvait disposer d’une quantité importante de ces pierres reposant sur les berges d’une rivière inaccessible à qui ne connaitrait pas parfaitement le terrain, ils se demandèrent si une malédiction ne venait pas de toucher leur famille. Pour ne rien arranger le père tomba malade et ils durent se résigner à utiliser la pépite pour payer l’envoyé de l’intendant. Quel étonnement de le voir repartir de chez eux sans un mot et le visage figé en une expression d’idiote béatitude. Quel intérêt pouvait-on trouver à cette simple pierre à part sa couleur particulière ? Elle ne permettait pas de creuser un sillon dans la terre, de faire un barrage ou même d’attaquer un animal pour se défendre, perdue dans  la nature, elle n’avait pas plus de valeur qu’un vulgaire bout de bois. Pas le temps de pousser plus loin la réflexion, une heure plus tard ils reçurent la visite de la garde royale accompagnant le grand collecteur en personne. Celui-ci décida de s’entretenir avec la famille sans autre témoin.
En voyant cette satanée pierre atterrir de nouveau sur la table, en repensant à la quantité d’armes tranchantes entre les mains des gardes dehors et en considérant les yeux perçants emplis de convoitise de leur principal interlocuteur, le plus jeunes des hôtes s’avança sans attendre :
« C’est moi qui l’ai trouvé ! dit-il d’une voix assurée.
-C’est une découverte très importante que tu as faite, pourrais-tu trouver d’autres pierres comme celles-là, en grande quantité ? », demanda-t-il en parlant à voix basse.
Peu rompu à l’art du mensonge et craignant pour le sort de ses parents, il répondit instinctivement :
« Oui mais l’endroit est très difficile d’accès.
-Bon, soit très attentif à ce que je vais te dire, tu ne devras t’adresser qu’à moi, notre roi est complètement fou et si tu emploies un mot qui ne lui convient pas il te fera exécuter ainsi que tes parents. Il est tard donc je vais t’emmener en tant qu’invité spécial dans ma résidence privée afin que l’on décide de la marche à suivre. Si tu fais tout ce que je dis tu deviendras très riche ! Je t’attends dehors.»
Il se garda bien de répondre qu’il ne savait pas ce que le mot « riche » voulait dire et laissa l’intendant sortir sans saluer avant d’aller embrasser ses parents. Tous deux affichaient une mine bien sombre et ils lui prodiguèrent chacun leur tour des recommandations.
Le père d’abord : « Les hommes peuvent être plus fourbes que la pire des vipères, reste toujours sur tes gardes et cherche toujours une issue de secours.»
La mère ensuite : « Agis comme le caméléon ou certains papillons, fonds toi dans ce nouvel environnement, je te connais bien,  tu sais t’adapter mais ne cherche pas toujours la cohérence et la justice, notre monde en manque souvent, parfois il faut savoir se faire plus idiot qu’on ne l’est pour survivre. »
Après une brève accolade il sortit sans hâte. A la demande de l’intendant en chef, il revêtit le même vêtement que les gardes, puis prit place dans le convoi.
     Au bout d’une heure ils arrivèrent à proximité du royaume, premières rencontres avec des habitants de la ville, tous baissaient la tête à la vue du cortège, signe de respect ou de peur ? Impossible de le savoir. Ils semblaient presque tous en moins bonne santé que ses vieux parents et pourtant paraissaient bien plus jeunes ; une odeur d’urine et d’excréments se dégageait des ruelles, l’ambiance était tout à fait morose. Une bâtisse  relativement anonyme attira son attention, devant elle était agglutiné un grand nombre de jeunes gens occupés à observer des feuilles de papier reliées entre elles et toutes recouvertes de nombreux signes inconnus. Voyant le regard interrogateur de son ignare invité, l’intendant se pencha vers lui : « C’est la bibliothèque, un lieu bien utile pour qui ne peut pas s’acheter des ouvrages de qualité mais je vais jouer de mon influence afin que l’on contrôle mieux les écrits que l’on peut consulter en ces lieux car les jeunes de nos jours semblent être moins obéissants qu’avant, ils ne respectent plus rien, je pense que leurs lectures leur donnent de mauvaises idées ! » Bien loin de l’éclairer, ces explications ressemblaient à un charabia incompréhensible. Enfin, l’arrivée dans le quartier de résidence des dirigeants fut encore plus étonnante, personne dans les rues et une propreté extrême jusque dans les moindres recoins, quels êtres pouvaient bien mériter un tel traitement de faveur ? Ces gens devaient être exceptionnels et apporter beaucoup à leur communauté. Les gardes furent congédiés d’un revers de la main sans aucune considération, aucun d’eux ne réagit mais le ressentiment était flagrant. Nouvelle interrogation : ces gens l’accompagnent, semblent le protéger et il ne leur montre aucun respect, comment est-ce possible ? Décidément s’adapter serait plus compliqué que prévu.
    L’habitation de son hôte était à la mesure de l’ego de son propriétaire, seule la demeure du roi était plus imposante. Une sensation de vertige l’étreint à la vue de ces énormes portes et de ces petites fenêtres, il se demandait si l’air ne viendrait pas à manquer une fois entré dans ce mouroir, au prix de gros efforts il reprit ses esprits en s’imaginant au sein de son foyer auprès de ses parents qui avaient réussi à l’accoutumer à certaines habitudes des hommes. Il fût conduit dans une chambre isolée bien à l’écart de toute forme de vie humaine, l’intendant amena personnellement de quoi se restaurer : un peu de pain rassis et de l’eau.
« C’est bien ce que tu as l’habitude de manger non ? Sans attendre de réponse, il continua.
-Repose-toi, demain à la première heure nous repartons tous les deux pour l’endroit dont nous avons parlé.
-Seuls ?
-Bien sûr, on ne peut faire confiance à personne de nos jours, le premier envoyé que tu as rencontré menaçait de te dénoncer au roi, comme je respecte beaucoup les pauvres bougres comme toi et ta famille, je l’ai fait envoyé en mission à plusieurs lieux d’ici. Ce n’est pas certain qu’il revienne si tu vois ce que je veux dire.
-Et les gardes ? Ils ne nous accompagnent pas ?
-Non, il y a quelques fortes têtes qui pensent pouvoir penser par eux-mêmes, j’ai joué de mes relations pour qu’ils soient envoyés au front pour servir de chair à canon dans la guerre avec le pays voisin, cela leur apprendra l’obéissance !
-Et bien, j’espère ne jamais vous contrarier !
-Ah, ah, ah. Tu  apprends vite, contrairement aux apparences tu ne sembles pas dénué d’intelligence !
-Merci, répondit-il. Il se demandait pourtant par quelle magie son interlocuteur était capable de préjuger de l’intelligence de quelqu’un sur la base de simples apparences. Il s’inquiétait aussi pour tous ces individus qui étaient envoyés vers un destin funeste, ils n’avaient pas l’air si mauvais pourtant. Quel environnement ! On pouvait disposer de la vie de tant de personnes par de simples décisions arbitraires. Dans la forêt, aucun être vivant n’était capable de tels agissements, les combats pouvaient être inégaux mais on avait le mérite de toujours pouvoir se battre selon ses moyens. La curiosité l’assaillit et il ne put réprimer une question :
-Monsieur le collecteur, pourquoi ce simple caillou est-il si important ?
-Tu es bien ignorant ! C’est tout simplement la chose la plus importante au monde, si tu réunis une quantité assez importante de ces « simples cailloux » comme tu les appelles, tu peux tout réaliser en ce bas monde : lever des armées pour conquérir de nouveaux territoires, bâtir les plus grands monuments afin de commémorer les plus grandes réussites, t’assurer une vie agréable en t’autorisant certains avantages que d’autres ne pourront jamais s’offrir et mettre en place des stratégies pour que toi et les tiens puissent profiter de ses avantages sur plusieurs générations ! C’est clair non !
-Mais, si on peut mener une vie heureuse en mangeant à sa faim chez soi, quel besoin y-a-t-il de faire des conquêtes ? Si je mesure moins de 5 pieds, pourquoi avoir une maison dont le plafond est haut comme trois géants ? Quel intérêt de garder tant d’avantages seulement pour soi, ne peut-on pas partager et travailler pour le bien-être de tous ? Voyant les sourcils se froncer, il arrêta net le flot de questions.
-Quel idiot tu fais mon pauvre ! Le prestige, la grandeur, cela ne te dit rien ? Si seulement tu en as les capacités, et à force de travail acharné tu peux prétendre t’imposer, il existe tellement de gens limités, paresseux, idiots, infirmes… Ils ont simplement besoin d’être guidés, ils ne méritent pas un meilleur sort ! Décidément, tu manques cruellement de jugeote, tu n’arriveras à rien dans la vie mais je t’aime bien quand même… tant que tu me rapportes de l’or, ajouta-t-il à demi-mot pour lui même. Allez, repose-toi, je reviens te chercher dans quelques heures, et ne t’en fait pas, je ferme à clé ta chambre pour éviter qu’il ne t’arrive quoique ce soit. »
Le collecteur royal regagna ses appartements tout à fait ravi de la tournure des événements, il avait vraiment affaire à un niais complet. Par précaution il demanderait à son plus fidèle et sournois collaborateur de les suivre à bonne distance afin d’intervenir si  l’idiot du village tentait quelque chose d’inconsidéré.
    Le chemin du retour vers la campagne se fit sans un mot. Pour maintenir ses vieux parents en dehors de tout cela, le supposé ignare modifia à dessein le trajet le menant au lieu où reposait le trésor. Ils s’aventurèrent dans les sous-bois par des sentiers vierges de tout passage humain, gravirent des chemins escarpés et se rapprochèrent d’une falaise au bord de laquelle se présentait un passage si étroit que le moindre faux pas pouvait conduire à une chute mortelle. Une autre difficulté était la présence dans les parages d’une tanière de loups, animaux qui fuyaient les humains le plus possible à moins qu’ils ne considèrent que leurs petits courent un risque, d’où la nécessité de se montrer très discret car la louve venait de mettre bas. Dans son élément, le sauvageon pris naturellement les devants et fit observer une pause :
-Arrêtons-nous, nous allons devoir prendre quelques précautions…
-Tais-toi, si nous sommes proches du but, contente-toi de m’indiquer le chemin à suivre, crois-tu vraiment qu’un imbécile comme toi puisse prétendre me donner des leçons ?
-Mais, il ne s’agit pas de recevoir ou non des leçons, simplement de faire ce qui est juste à cet instant, si nous…
-Ma patience a des limites ! Des observateurs nous suivent à la trace si tu ne suis pas mes ordres tout de suite, il me suffit de faire un signal pour que mes gardes soient informés dans les plus brefs délais par un messager et fassent disparaître ceux qui te sont chers ! »
Bien sûr, il avait repéré depuis longtemps l’intrus qui se trouvait derrière eux, il était seul et bien incapable de discrétion, c’est d’ailleurs ce qui était le plus inquiétant compte tenu du contexte.
Sentant le vent tourner, identifiant des mouvements inhabituels, percevant des grognements presque inaudibles, il pointa du doigt l’entrée du chemin tout au bord de la falaise et se dissimula sans bruit dans la direction opposée. Au même moment un cri strident se fit entendre, un homme se rua vers eux et tomba devant le percepteur le bras ensanglanté, à sa suite apparu un loup en position d’attaque, regard glaçant, crocs apparents ; l’air devint instantanément irrespirable,  le sang se figea, toutes les certitudes s’évanouirent, l’individu si fier et assuré quelques instants auparavant ne put qu’esquisser un mouvement de recul qui précipita sa chute. L’ignorant bien vivant eu juste le temps de voir le corps dévaler et le cou de son compagnon de route se rompre comme une simple brindille au bord de la rivière. Il prit alors ses jambes à son cou sans se retourner et laissa l’animal encore occupé à finir le travail. L’ironie du sort voulu que cet excellent intendant reposa auprès de l’or qu’il désirait tant.
Auprès de ses parents, encore haletant il déclara : « Ce personnage ne nous fera plus de tort, un peu d’humilité ne l’aurait pas desservi ! ». Il raconta alors ce qui s’était passé depuis la veille. Après une longue conversation ils arrivèrent ensemble à la conclusion qu’il semblait difficile d’arrêter les changements, qu’une force immuable opérait et qu’il serait nécessaire de faire preuve de grandes capacités d’adaptation pour pouvoir préserver leur mode de vie et leur tranquillité. Beaucoup d’autres viendraient et il était indispensable de les comprendre pour pouvoir les raisonner.
Le bon sauvage décida donc de partager son temps entre une vie rêvée proche de la nature et une vie nécessaire à tenter de comprendre la nature même de l’homme qui choisissait de vivre de plus en plus en ville, il déclara donc pour conclure :
« Il est vrai que n’est pas ignorant qui sait, mais est-il réellement possible de cesser de vivre dans l’ignorance ? Je ne le saurai sans doute jamais mais je dois quand même chercher une réponse, je vais suivre les signes, je commencerai donc par la bibliothèque, ces nombreuses feuilles de papier regroupées... ou plutôt ces livres, comme vous dites, je les perçois comme indispensables ! »

P.M.


L’Homme programme-t-il la disparition de l’humanité ?

    Ces dernières années nous vivons une accélération sans précédent de l’innovation dans trois domaines que je choisis de distinguer ici t...