mercredi 30 décembre 2020

La perpétuelle oscillation entre radicalité émancipatrice et sectarisme contre-productif : un exemple de l’antiracisme en France.

  Tout d’abord intéressons-nous à la notion de « racisme ». La « race », dans l’espèce humaine, est définie, par le Petit Robert comme un « ensemble d’êtres humains qui ont en commun la couleur naturelle de leur peau ». Dans ce même dictionnaire, le « racisme » désigne à la fois une « idéologie postulant une hiérarchie des races » et un « ensemble de réactions qui, consciemment ou non, s’accordent avec cette idéologie ». Si l’on accepte ces deux définitions, le racisme est tout simplement une défaite de la pensée, une erreur de raisonnement flagrante, c’est confondre la partie et le tout et donc ériger l’injustice comme fondation de la réflexion. Manifester une hostilité irréfléchie envers un groupe de personnes le plus souvent inconnu est juste une preuve d’ignorance voire de bêtise pure, c’est se fixer sur un infime détail caractérisant ces personnes et ignorer tout le reste de leur être, c’est nier leur monde intérieur, les fondements de leur personnalité. C’est aussi faire preuve d’un égocentrisme aveuglant, d’une incapacité à estimer sa propre valeur en aucune manière supérieure à celle de n’importe quel autre individu dans l’absolu.   

En effet, il est tout simplement incompréhensible qu’au 21ème siècle, compte tenu de l’état des connaissances dans les domaines scientifique, historique, sociologique, géographique… on puisse affirmer logiquement l’infériorité d’une partie de l’humanité en se basant uniquement sur une caractéristique aussi peu signifiante que la couleur de peau. Quand bien même un individu pourrait apporter un semblant de preuve à ses théories fumeuses, c’est le plus souvent dans un contexte très particulier conforme à sa propre culture personnelle, et s’il existe un seul contre exemple, c’est la preuve formelle que cette théorie est totalement fausse au risque de se trouver face à une contradiction insupportable. Comme si un scientifique trouvait une manière simple de démonter un raisonnement mathématique semblant infaillible. Mais il est vrai qu’il n’y a rien de plus difficile que d’expliquer l’évidence qui par essence devrait surgir d’elle-même. C’est sans doute de cette difficulté que naissent toutes les incompréhensions et maladresses qui conduisent un mouvement dont le combat est légitime au départ à glisser vers une réduction simpliste de la focale à une question qui rate l’essence du combat réellement universel.

Je vais tenter de montrer, dans le développement, comment ce combat juste contre le racisme, dans sa déclinaison la plus médiatisée, met de côté la considération sociale plus générale et le contexte économique, facteurs pourtant primordiaux et même essentiels. L’exemple choisi ici est celui du combat de la population Noire suivant le slogan américain déjà apparu depuis plusieurs années « black lives matter » qui secoue maintenant tout le monde occidental depuis la mort atroce de George Floyd. Dans notre cas, il s’agira d’analyser la pertinence de l’émanation française de ce combat surtout mise en œuvre par le comité Justice pour Adama. 

 

Une comparaison discutable des faits, une urgence de l’actualité difficilement compatible avec la recherche de discernement.  

 

L’événement à l’origine des manifestations mondiales contre le racisme et les violences policières de juin 2020 est la mort de George Floyd aux Etats-Unis, étouffé par un policier devant plusieurs caméras. De cet épisode funeste est né le fameux genou à terre repris à l’international et particulièrement en France lors des manifestations pilotées par le Comité Justice pour Adama. Pourtant il semble difficile de rapprocher le mouvement  « Black lives matter » du combat d’Assa Traoré et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord à quel moment a-t-il été dit que le sort effroyable subit par Adama Traoré était conditionné par sa couleur de peau ? Contrairement à George Floyd qui subissait un contrôle de routine selon toute vraisemblance, pour le cas français, il s’agissait d’une affaire judiciaire concernant un jeune homme recherché initialement par les services de police. Bien sûr l’attitude des policiers ayant conduit au drame est intolérable et devrait être condamnée sans pour autant que la question du racisme ne soit mise forcément en avant ou présentée comme cause principale. Il serait plutôt logique dans ce cas de rapprocher les faits survenus aux EU du sort de Christophe Chouviat lui aussi décédé suite à un contrôle de routine dans des circonstances difficiles à entendre compte tenu des choses qui lui sont reprochées. Et là, il n’est pas question de couleur de peau, le problème central est bien l’action disproportionnée des forces de police qui ne devraient jamais conduire à la mort du suspect. Il aurait été plus logique, pour la France, que les proches et soutiens des deux victimes (Adama Traoré et Christophe Chouviat) se rapprochent dans un combat commun pour questionner la domination violente dite « légitime » d’un groupe d’individu sur un autre avec le problème central du rôle de la hiérarchie. Les erreurs de certains individus hors de contrôle sont-elles réellement prises en compte de manière impartiale par l’IGPN ? Les enquêtes sont-elles menées à terme avec minutie ? Pourquoi de nombreuses personnes pensent qu’il y a une forme d’impunité pour les forces de l’ordre, que la hiérarchie ne fait pas le nécessaire pour régler ces cas plus que problématiques ? Et comment interpréter les dires du premier flic de France, Gérald Darmanin qui « s’étouffe » en entendant « violence policière » ? Lui-même qui se contredit dans la même phrase en disant qu’il existe bien une « violence légitime » … la pauvreté intellectuelle de cet individu est-elle si prononcée qu’il pense que la « légitimité » accordée à cette violence par une institution et selon des critèresassez mal définis, lui fait perdre son caractère de « violence » ? 

Donc une « violence légitime », ou non, appliquée par la Police ne serait pas une « violence policière ». Il fallait au moins un niveau aussi élevé de réflexion  pour prendre la suite de Christophe Castaner. Pour insister sur l’expression « j’étouffe » détournée lamentablement et je l’espère inconsciemment par le nouveau Ministre de l’Intérieur, elle rapproche encore plus Christophe Chouviat, qui l’a répété 7 fois avant sa mort, de Eric Garner en 2014 ou George Floyd en 2020 qui ont eu ces derniers mots « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer). D’ailleurs,on peut retrouver un beau texte du réalisateur Raoul Peck dans l’hebdomadaire « Le un » du mercredi 17 juin 2020 (Etre noir en France) intitulé « J’étouffe ». On peut saluer les propos de l’auteur qui inscrit bien la question du racisme dans le mécanisme plus global de la domination et de la discrimination. 

Avec Christophe Chouviat on se rend bien compte qu’il n’est pas besoin d’être d’une couleur particulière pour « étouffer », il suffit de subir de plein fouet l’injustice d’un système qui permet, dans des circonstances particulières, à certains être humains d’en finir avec la vie d’autres pour une histoire de mots…

    De la même manière que le racisme me semble par essence une défaite de la pensée, condamner l’ensemble des forces de police pour les agissements de quelques-uns est un non sens. Exactement le même réflexe caricatural qui pousse à stigmatiser toute une communauté, qu’elle soit ethnique ou religieuse, lorsque quelques individus seraient coupables de forfaits condamnables. C’est simplement nier l’individualité de chacun et donc déresponsabiliser un individu de ses propres agissements et surtout, c’est faire preuve d’une totale injustice envers les autres membres du groupe, exempt de tout reproche. L’effet peut même être totalement délétère en poussant certains membres d’une majorité irréprochable au demeurant à excuser, voir défendre les agissements d’une minorité par réflexe irrationnel de préservation de groupe, c’est alors un engrenage qui s’enclenche, une escalade qui débute avec les émotions qui prennent le pas sur la raison.

 

Histoires et contextes particuliers pour relativiser une globalisation simpliste. 

 

     Aux Etats-Unis, tout d’abord on peut parler de racisme systémique, il s’agit bien d’un pays dont les fondations reposent d’une part sur l’éradication quasi totale des indiens d’Amérique et sur les bénéfices économiques tirés des plantations dont la pérennité économique s’appuyait sur l’esclavage des populations venues d’Afrique. Et ce n’est pas l’abolition de l’esclavage suite à la guerre de sécession qui changera foncièrement la situation, l’exploitation prend juste une autre forme en apparence moins violente et la privation des droits des Noirs aux EU a été la norme pendant des décennies. Là, nous pouvons parler de racisme systémique, institutionnel ; l’histoire en est témoin. Avec par exemple les lois Jim Crow qui permettent d’entraver l’application des droits constitutionnels des afro-américains à partir de 1877 dans plusieurs états surtout du sud. Et il s’agit seulement du versant légal… que dire des actions sanglantes du Ku Klux Klan qui a multiplié les lynchages au début du 20ème siècle souvent sous l’œil complaisant des autorités. Plus aucune limite aussi avec ce programme de stérilisation des populations noires mis en place en Caroline du Nord entre 1929 et 1974 comme le relate Le Point[1] : « Ce programme devait servir « l’intérêt public » en empêchant les personnes « faibles d’esprit » de se reproduire. » Le commentaire est ici inutile…  Il a fallu attendre le milieu de ce siècle et l’avènement du mouvement pour les droits civiques avec des figures telle que Rosa Parks, Malcolm X ou Martin Luther King pour que l’abolition de la ségrégation raciale soit déclarée effective. Mais ce ne sont pas ces combats éprouvants et ces droits arrachés au forceps qui peuvent faire disparaître les stigmates sociétaux d’une injustice que la plus haute institution du pays a non seulement permis mais aussi organisé. 

Et il suffit d’observer la multiplication, de nos jours, des violences policières que l’on peut même qualifier « d’exécutions policières » contre les membres de la population afro-américaine ainsi que la résurgence de mouvances suprémacistes  dans ce pays qui se veut un modèle de démocratie et un exemple de progressisme pour le reste du monde. Deux ouvrages puissants permettent de mesurer l’inertie de cette société américaine, le premier La prochaine fois, le feu écrit par James Baldwin et publié en 1962. Il retranscrit bien la pression sociale constante qui touche les Noirs venant des quartiers populaires, ce quotidien toujours menaçant, cette vive impression d’être toujours en sursis et dans l’attente d’un drame, comme si croiser un policier revenait à jouer à la roulette russe…Il montre bien aussi le caractère symbolique des mesures prises contre la ségrégation … Il pouvait paraître pessimiste à l’époque mais l‘avenir lui a donné raison. Et pour mesurer le chemin parcouru sur cette question ou plutôt pour constater le parcours jamais débuté, on peut lire Une colère noire de Ta-Nehisi Coates, une lettre à son fils qui entre en résonnance avec cette lettre écrite par James Baldwin à son neveu 55 ans plus tôt… 2015, l’année de publication de ce livre et pourtant, toujours les mêmes préoccupations, la même pression, les mêmes drames, et sans doute un désenchantement encore plus prononcé après la présidence d’un certain Barack Obama qui n’a rien changé à la donne. 

 

  Le cas de la France semble plus complexe. En effet on peut questionner l’idée d’unicité d’un peuple Noir. Le pays d’origine a beaucoup d’importance et vous serez toujours déconsidéré si vous avez le malheur de demander à quelqu’un originaire de Guadeloupe si sa famille ne vient pas d’Afrique. Alain Mabanckou dans sa préface au livre de Ta-Nehisi Coates fait cette remarque : « Le Noir américain et l’Africain étaient des étrangers l’un à l’autre, et peut-être le demeureront-ils éternellement ». Chez nous on pourrait dire que le Noir africain et le Noir Martiniquais ou Guadeloupéen sont des étrangers l’un à l’autre et peut-être le demeureront-ils éternellement quand bien même leur nationalité française les rapprocherait. Sans même parler des griefs nourris encore sur le territoire français, entre personnes issues d’ethnies différentes ou de pays d’Afrique différents. Pourtant la question est simplifiée pour l’aborder de manière plus globale sur une thématique de couleur seule. On voit bien là que les divisions sont mises de côté afin de concourir  à l’atteinte d’un objectif commun. A un autre niveau de lecture, de la même manière on peut faire un transfert et dire que la dichotomie « Blancs », « Noirs » semble bien inopérante, et apparaît plus comme un moyen de diviser des populations qui devraient plutôt se rapprocher pour défendre leur droit à une justice sociale et à la fin de la domination de supposées « élites ». Autre facteur qui rend obsolète cette distinction : le métissage. En effet les couples dit « mixtes » ne me semblent plus être critiqués et même questionnés de la même manière que dans les années 50 ; dès lors, les enfants de ces couples mixtes, comment peuvent-ils se situer par rapport à ces débats ? Sont-ils trop « noirs » pour ne pas adhérer aux combats de l’antiracisme ou justement pas assez pour y prendre part légitimement ? Peut-être trop « blancs » pour se permettre une seule critique ou pas assez pour s’insurger de certaines dérives injustes ? Ou alors, les individus d’une couleur trop « incertaine », seraient-ils condamnés à devoir se tenir à distance et surtout à se taire ?   Bien sûr la question de la couleur est d’une importance capitale mais l’analyse devrait permettre de prioriser un objectif commun permettant la protection des intérêts particuliers de toutes les minorités et ainsi permettre à tous les individus d’embrasser le combat global.  

     Revenons à la problématique des anciennes colonies qui est donc primordiale et conditionne la relation que va entretenir tout citoyen français avec son pays. Il y a une affaire toujours latente de distanciation avec le passé colonial en France ; comment espérer définir clairement les enjeux lorsque, institutionnellement, on navigue entre omission dans les programmes scolaires, repentance dans les discours politiques officiels et condescendance dans les interventions moins maîtrisées des « représentants » de la République française. Un flou largement entretenu qui permet à l’Etat français de désamorcer toutes les contestations en passant, au gré de la revendication du moment,  du rôle de sauveur  (nous allons vous apporter « le progrès » et nous ne sommes pas du tout intéressé) à celui de victime (nous ne sommes pas responsable des agissements de nos aïeuls, il faut passer à autre chose, nos relations sont totalement normalisées, vous nous critiquez injustement). L’exemple caricatural du manager impuissant à changer les choses qui dit à ses équipes au bord de l’épuisement : « Je vous entends » ; mais en fait sous-entends : « De toute façon on ne changera rien tant que cela tient en apparence ».

 

     Pour ce qui est de la France, pour tenter de mesurer l’évolution de notre société sur cette question on peut prendre pour référence un ouvrage de Frantz Fanon Peau Noire, masques blancs publié en 1952. L’auteur, en plus de son expérience en psychiatrie, s’appuyait sur son expérience personnelle, sur ses propres impressions et sur les témoignages nombreux qu’il avait pu recueillir dans son milieu professionnel mais aussi en dehors. C’est pourquoi, ayant grandi en périphérie de Paris je prendrai mon vécu dans les années 90-2000 (entre mes 7 et 17 ans) comme point de comparaison tout en gardant en mémoire le caractère limité de l’expérience. J’ai pu lire dans son ouvrage : « la France est un pays raciste, car le mythe du nègre-mauvais fait partie de l’inconscient de la collectivité ». Je ne pense pas que l’on puisse décréter cela de nos jours, en tout caspas dans les zones où le brassage culturel lié aux mouvements migratoires a permis de mettre en contact des personnes issues d’horizons divers et ce depuis leur plus jeune âge. Dans mon cas, dans l’école publique, les amitiés se nouaient très simplement entre individus français d’origines sénégalaise, malienne, congolaise, portugaise, espagnole, marocaine, algérienne, guadeloupéenne, martiniquaise… Je n’ai jamais entendu quiconque railler un camarade de classe en parlant « petit-nègre » comme le dénonçait Franz Fanon à son époque. Les remarques désobligeantes touchaient tout le monde sans distinction de couleur de peau et il n’était pas rare d’entendre des expressions telle que : « il faut se méfier des gaulois » ou « il y a du « gwer » aujourd’hui » ; le seul emploi du terme « négro » touchait les personnes de couleur noire s’invectivant à la manière des films américains tels « Boyz in the hoods » ou « Menace to society » et aucun Blanc ne se serait risqué à employer un tel vocabulaire. Bien sûr, cet exemple particulier ne peut avoir valeur de norme mais cela permet de nuancer tout de même l’idée d’une société raciste dans son ensemble à l’égard d’une seule minorité.    

Je reconnais tout de même  que la situation globale est loin d’être idyllique. Notre société n’est pas immunisée contre la bêtise et l’ignorance, d’ailleurs aucun individu ne l’est réellement, le tout est de savoir comment on prend conscience de ce mal, d’identifier son origine et de décider des modalités pour lutter contre. C’est d’ailleurs toute la question. On peut trouver de nombreux motifs de s’indigner en France, on peut être atterré par les témoignages de médecins noirs au micro de France Culture ayant subi de plein fouet les attaques méprisantes de certains patients[2], par l’alerte donnée par le défenseur des droits Jacques Toubon concernant les discriminations fondées sur l’origine que ce soit pour l’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, aux formations, aux loisirs… comme le rappelle Le Monde[3] ou encore par l’existence de groupes Facebook de membres de la Police où s’échangeaient des messages racistes[4]. Mais le summum en la matière a été atteint par un certain Nicolas Sarkozy qui nous a ramené, en une sortie médiatique, au siècle dernier ; dans l’émission Le Quotidien, il a tout de même osé l’association de « singes » et « nègres »[5] (du livre d’Agatha Christie Les dix petits nègres) : « Je ne sais plus… On a le droit de dire singe ? On a plus le droit de dire… On dit quoi ? Les dix petits soldats maintenant ? C’est ça ? » Surréaliste… mais finalement comment s’étonner de la part de celui qui s’est permis de dire dans une allocution à Dakar en 2007[6] : « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire. » Il existe bien des esprits rétrogrades encore plein des vestiges mentaux du colonialisme mais pour autant, en France, à ma connaissance, pas de policier tirant à vue ; on peut parler d’un racisme plus rampant, sournois qui va se terrer là où se révèlent les relations de pouvoir, la reconnaissance ou non d’un statut social. Donc oui, il y a du racisme en France et contrairement aux idées reçues ce n’est pas un phénomène qui touche principalement les classes populaires, au contraire, il semblerait que cela soit plutôt une constante dans les milieux où s’exercent certaines formes de pouvoir : certains DRH et chefs d’entreprise qui ont le pouvoir de faire accéder au marché du travail ; certains policiers qui ont le pouvoir de soumettre physiquement avec ce concept de « violence légitime » ou encore les décisionnaires politiques qui semblent presque nostalgiques du colonialisme ou des grandes heures de la « françafrique » et qui ont le pouvoir d’influencer directement nos conditions de vie. Je me risquerais même à avancer une hypothèse selon laquelle le racisme s’avère être un moyen d’éliminer symboliquement la concurrence, de réduire préventivement les chances de certains d’accéder à certains postes réservés.  

 

Le racisme : outil originel du système capitaliste pour mettre en œuvre l’exploitation humaine.

 

     Il semble nécessaire de revenir de nouveau en arrière pour s’intéresser à ce qui est à l’origine de l’opposition entre « Blancs » et « Noirs », opposition dont l’inanité me semble totale. Pour cela, un documentaire Arte réalisé par Fanny Glissant est particulièrement éclairant : Les routes de l’esclavage, qui se décline en 4 épisodes de 52 minutes chacun. Dans le 3ème épisode, 1620-1789 : Du sucre à la révolte, est avancée l’idée selon laquelle l’un des fondements de la prospérité occidentale est bien l’esclavage et c’est bien ce même esclavage qui serait à l’origine du concept de race, de distinction entre d’un côté les « Blancs » et de l’autre les « Noirs » ; concept suranné qui marque encore les mobilisations actuelles sans pour autant que l’on soit tenté de le remettre en cause. Comme si nous voulions nous enfermer dans un récit créé de toute pièce par les esclavagistes de l’époque, comme si nous ne voulions pas finalement traiter l’origine du mal, comme si nous continuions coûte que coûte à nous inscrire dans la droite ligne de la traite des africains et surtout de son traitement langagier. Ne pas reconnaître que ce concept est inopérant c’est ne pas vouloir avancer, c’est tourner le dos au réel problème de la domination de l’homme sur l’homme. Oui, dans nos sociétés développées les sévices physiques sont moins directs et spectaculaires, oui, les rapports de domination sont moins flagrants, mais doit-on choisir un moindre mal entre domination physique forcée et domination mentale consentie ? La servitude volontaire des masses actuelles est bien une servitude ; c’est cela qu’il ne faudrait pas accepter car ceux qui acceptent ces nouveaux rapports de domination s’appuyant sur des distinctions de parcours académiques, de statuts sociaux ou de poste en entreprise, à force de renoncement, passent du statut de victime au statut de complice. 

     Le racisme est bien une injustice mais la mère de toutes les injustices est la domination, et même la tentative de justification, quelle qu‘elle soit, de cette domination d’un groupe d’individus sur un autre. Peut-être suis-je daltonien, mais la domination je ne la vois pas d’une seule et unique couleur. Elle prend diverses formes au gré des circonstances et toujours dans le même but d’accumulation de richesses par quelques uns. 

     D’ailleurs, dans le 2ème épisode de cette série documentaire : 1375-1620 : Pour tout l’or du monde, on apprend vite qu’au 16ème siècle il y avait collusion entre élites blanches et élites noires avec mise en place d’un système élaboré de prédation qui faisait fi de la couleur de peau. On relate bien ici l’opportunisme d’une minorité de commerçants qui exportaient leurs modèles économiques basés sur l’esclavage par des stratagèmes élaborés à base d’occasions saisies sans scrupules, de récits inventés ; tout en craignant plus que tout, en combattant et dans certains cas en fuyant les insurrections armées violentes qui, elles seules, étaient capables de faire vaciller l’édifice.

    Enfin, dans  le dernier épisode, 1789-1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage, certains intervenants mettent en lumières des clés de compréhension indispensables. Ainsi Silvia Hunold Lara, une universitaire brésilienne expliquent : « l’esclavage n’a pas existé à cause du racisme, c’est l’histoire du racisme qui est lié à celui de l’esclavage, pas le contraire ». Vincent Brown de l’université de Harvard nous aide à tenter de reconstruire une pensée installée depuis trop longtemps : « l’histoire de l’esclavage n’est pas l’histoire des Noirs ni juste celle de la colonisation blanche. L’histoire de l’inégalité des hommes est notre héritage à tous, que nous devons tous combattre ».

 

     Il est pourtant très difficile de remettre en cause des discours encrés depuis des années même chez les spécialistes. J’en veux pour exemple les propos de la politologue Françoise Vergès sur France Culture le 16 juin 2020[7]. Parmi nombre de réflexions intéressantes, elle essaie de démontrer l’existence d’un racisme structurel et retombe dans le schéma de base. Elle explique : « Sur la question de ces racismes structurels, ça s’est vu avec la pandémie. Quel a été le département le plus touché en France ? Le 93. Qui ont été les personnes qui remplissaient ce qu’on a appelé les métiers essentiels : les éboueurs, les femmes de ménages, les personnes qui s’occupaient dans les hôpitaux ? Ce sont les personnes qu’on dit « racisées ». » (…) « C’est ce département qui a été le plus touché, le taux de mortalité le plus important était là. Pourquoi ? Est-ce que c’est parce que naturellement ces personnes, le virus va les choisir, ou c’est parce qu’effectivement des structures de santé déficientes, des raisons de se mal nourrir pour des raisons absolument économiques et sociales et rien à voir avec le fait de cela. C’est ça le racisme structurel. Le racisme structurel c’est la Martinique ou deux statues de Schoelcher sont déboulonnées, où vous avez un taux de mortalité infantile trois fois plus élevé qu’en France, trois fois plus élevé, or c’est un département français où devrait régner l’universalisme ». 

Première incompréhension de ma part : la question n’est donc pas que certaines personnes (quelle que soit la couleur de peau) vivent dans des quartiers délaissés par les pouvoirs publics, qu’il existe des métiers ayant montré une importance vitale pendant le confinement qui sont complètement déconsidérés, mais plutôt que ces quartiers sont occupés par des personnes « racisées », que ces métiers sont exercés par des personnes « racisées »… Elle passe donc totalement à côté de la question principale : la justice sociale…  Préfèrerait-elle que ces postes soient toujours déconsidérés mais occupés par plus de personnes blanches ? Que ces quartiers soient toujours délaissés mais habités par plus de personnes blanches ? 

A l’interrogation du journaliste concernant le risque d’essentialisation, de remplacement d’une question sociale par une question raciale elle répond : « La racialisation de la société croise la question sociale. Si le fait que les personnes « racisées » occupent toujours les emplois les moins qualifiés, les plus sous-payés par exemple les femmes de ménage dans les hôtels qui sont en grève de l’hôtel Ibis, en grève depuis juillet et qui sont complètement surexploitées c’est de ça que nous parlons, là, où la question sociale croise celle de la « racialisation ». » 

Je suis ici en total désaccord avec elle. A mon sens, réduire les inégalités sociales doit être le combat principal, c’est la seule manière d’attaquer le mal à la racine ; la fin des inégalités sociales reviendrait à annihiler les moyens de l’expression sociale du racisme. Il s’agit d’établir l’objectif le plus pertinent : je suis « racisé » et je subis des inégalités sociales, il ne sert à rien de lutter pour que d’autres subissent ces inégalités à ma place mais plutôt de faire disparaître ces inégalités pour que je ne les subisse plus et qu’elles ne puissent plus être le reflet d’un racisme quelconque. Le but n’est pas qu’il y ait autant de pauvres Blancs que de pauvres Noirs mais qu’il n’y ait plus de pauvres du tout.   

Plus tard elle reprend : « la question de la « racialisation » c’est aussi les blancs » (…) « en tant que personne blanche qu’est ce que je fais pour déconstruire une société qui me donne des privilèges qui n’ont rien à voir ni avec mes compétences ni avec mes talents mais la manière dont on me perçoit ? » 

Pas d’abolition des privilèges pour elle mais seulement la nécessité de faire en sorte que les personnes « racisés » accèdent aussi à ces privilèges… donc, forcément au détriment d’autres personnes. Il s’agit au final de revendiquer un droit à la domination, pas de mettre fin au principe même de domination.

On peut être aussi étonné de l’exemple pris à propos de manifestations aux EU lorsque des personnes blanches se mettaient entre la police et les manifestants noirs pour les protéger car ils risquaient moins d’être frappés. Est-il utile de rappeler qu’en France les manifestations antiracistes ont été plus que tolérées alors que les manifestations sociales des Gilets Jaunes ont été largement réprimées dans le sang ?

La question du capitalisme intervient en fin d’entrevue, Guillaume Erner et son invitée mettent le doigt sur le point qui me semble essentiel : celui du capitalisme néolibéral qui s’accommode facilement et récupère même la question raciale. C’est à ce moment que la contradiction dans le discours de Madame Vergès se fait jour et que toute la valeur de son propos s’effondre. Elle en convient : un jeune « racisé » s’épanouira mieux dans une société libérale de type anglo-saxon alors que celle-ci est la plus inégalitaire… donc, c’est bien la question des inégalités et de la justice sociale qui doit primer si l’on veut que personnes « racisées » et « non racisées » s’épanouissent de concert. L’enjeu est donc bien le combat contre le capitalisme néolibéral, le reste n’est que division des forces.

 

Oubli de l’essentiel, un mouvement qui pourrait tellement plus. 

 

     Mis à part ces écueils qui me semblent majeurs, reconnaissons tout de même la force d’un mouvement qui a su mobiliser un nombre considérable de personnes et à opérer à une sidération générale des décideurs politiques en place : « loi », « raison », « émotion » … les circuits neuronaux de nos gouvernants se sont bien déconnectés : intervention ? pas d’intervention ? interdiction mais pas de sanction ? Nous pouvons à peine envisager l’embarras de ce gouvernement s’il voyait les manifestants antiracistes se joindre aux revendications sociales en masse. Encore faudrait-il que ces militants antiracistes aient conscience qu’en faisant cela ils luttent bien pour leurs droits. Malheureusement cela ne semble pas en prendre le chemin lorsque l’on entend les propos d’Assa Traoré dans un discours improvisé parlant de « gilets jaunes fachos »[8]… Espérons qu’il s’agissait d’une maladresse car cela pourrait avoir des répercussions catastrophiques pour des tentatives de mobilisations communes. 

     Pourtant nous aurions pu penser que la prise de conscience aurait été plus rapide. Prenons l’exemple de Malcolm X Outre-Atlantique. Activiste virulent s’il en est, qui a largement appuyé sur cette opposition « Noirs »/« Blancs », ses discours ciblaient au départ la population « Noire » puis, suite à sa rupture avec Elyjah Mohamed, il semblait plus ouvert à la mobilisation de tous les « racisés » (« latinos » et « asiatiques ») et il y a fort à parier que l’étape d’après l’aurait mené à parler à tous les exploités. Intéressons-nous à son discours du 3 avril 1964, Le vote ou la révolte (The ballot or the bullet) traduit par Florence Guichon chez afromundi. Certains de ses mots, isolés dans une rhétorique anti-Blancs auraient dû avoir un impact plus marqué et appelaient clairement à une évolution théorique : « Aujourd’hui, en parlant en ces termes, il ne faut pas que vous croyiez que nous sommes contre les Blancs, mais que nous sommes contre l’exploitation, contre la dégradation, contre l’oppression ». Notre situation actuelle montre bien que, la question de la couleur dépassée, tout occidental peut être exploité, dégradé, opprimé. 

    Une évolution clairement bien identifiable chez Franz Fanon. Toujours dans Peau noire, masques blancs, il parlait en ces termes : « le problème noir ne se résout pas en celui des Noirs vivant parmi les Blancs, mais bien des Noirs exploités, esclavagisés, méprisés par une société capitaliste, colonialiste, accidentellement blanche. ».  Et dans la partie bien nommée En guise de conclusion, déjà se précisait une forme d’horizon de la lutte : « Je ne veux pas être victime de la ruse d’un monde noir. Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres. Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d ‘éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche. ». Et dans les dernières lignes : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est à dire de moi par un autre. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.  Tous deux ont à s’écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication ». Ces propos sont déjà éclairants mais nous pouvons relever l’expression de l’aboutissement de sa réflexion dans son dernier ouvrage, Les damnés de la terre, fruit d’une vie trop vite fauchée passée à s’indigner et à lutter contre l’injustice en général et contre l’une de ses expressions la plus aboutie, le colonialisme : « Le capitalisme dans sa période d’essor, voyait dans les colonies une source de matières premières qui, manufacturées, pouvaient être déversées sur le marché européen. Après une phase d’accumulation du capital, il en arrive aujourd’hui à modifier la conception de la rentabilité d’une affaire. Les colonies sont devenues un marché. La population coloniale est une clientèle qui achète». On peut reconnaître que le colonialisme est par essence raciste, il se justifie bien par cette fausse idée de la supériorité d’un peuple sur un autre.  Mais dans quel but ? Comme l’explique Franz Fanon, il est toujours question de mettre en place les rouages du système capitaliste, je considère même que le capitalisme s’est fondé sur le racisme, une sorte d’opportunisme malsain qui voulait qu’à l’époque, les élites occidentales se racontaient cette histoire afin de justifier l’écrasement de la concurrence des populations locales par le fer, et ce pour l’accaparement des ressources. Bien sûr les récits ont évolué avec le temps, les relents racistes sont condamnés au moins dans les mots mais se terrent toujours de manière plus ou moins subtile dans tous les secteurs essentiels de notre société qui mettent en jeu une forme d’exploitation ou d’exercice de pouvoir.

Le racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, qui tire son origine des premiers temps du capitalisme mondialisé, pourrait-il perdurer sans ce même capitalisme ? Racisme et capitalisme, ne sont-ils pas si intiment liés que l’un ne pourrait pas survivre sans l’autre ? Le racisme actuel n’est-il pas le symptôme persistant du mal originel qu’est le capitalisme ? Supériorité, exploitation, valeur, concurrence, hiérarchie, autant de concepts qui peuvent définir à la fois racisme et capitalisme. Ce dernier se réinvente constamment en fonction des circonstances pour se rendre acceptable suivant les caprices de la pensée dominante autoentretenue, cependant, il est bien la racine. Tout traitement efficace ne peut s’attacher seulement à faire disparaître le symptôme, c’est bien la racine qu’il convient d’atteindre. Pour ce faire, rien de mieux qu’un combat social global contre les injustices dans leur ensemble.  

 

     Bien sûr il est acceptable, légitime et même nécessaire de crier sa rage quand une injustice est subie, et on pardonnera quelques outrances incontrôlées ; cependant, une fois ce stade émotionnel passé, la réflexion doit se faire plus tranchante et permettre de trouver un point d’équilibre pour garder le combat du côté de la « saine radicalité », une fois de plus il est question de mesure et de discernement. Discernement dont fait bien preuve Raoul Peck, toujours dans son texte J’étouffe : « Alors qu’il faut juste faire l’effort de comprendre qu’on est arrivé à la fin d’un bien trop lourd héritage d’injustice, de déni et de profits, construits sur la misère des autres », ou plus loin : «Le racisme ? Juste une partie de la topographie. Car tout est connecté. La recherche de superprofits qui écrasent forcément un autre ailleurs, la destruction de la planète, l’exploitation des plus faibles, la haine de l’autre, la consommation à outrance, quel qu’en soit le prix (encore une fois payé par d’autres), tout cela, comme le miroir est brisé, rend négligent et indifférent ». Belle lucidité, voilà une pensée qui s’inscrit bien dans la continuité d’illustres prédécesseurs, le point de départ possible d’une mobilisation totale de tous les exploités. S’intéresser à la question raciale de manière exclusive revient tout simplement à laisser un autre facteur justifier la domination sociale, politique et économique. La domination de l’homme sur l’homme, c’est bien le seul terreau fertile du racisme : il faut bien trouver une raison pour dominer. Et si ce n’est plus la couleur de peau, ce sera autre chose : « niveau d’intelligence », parcours académique, religion… de tous temps le mécanisme a été le même et il ne tient qu’à nous de l’enrayer en dépassant des clivages qui n’ont pas lieu d’être. 

 

P.M.

 

 



mardi 1 décembre 2020

Comment les médias traditionnels modèlent la réalité par un traitement partial et partiel de l’information, illustration par l’exemple.

    Mon attention s’est portée sur le billet politique de Frédéric Says le 30 novembre 2020 dans la matinale de Guillaume Erner sur France Culture[1]. Tout d’abord il faut noter que j’apprécie particulièrement les analyses de cet intervenant ; il paraît toujours mesuré et distille les bonnes formules avec un ton si neutre que l’on pourrait penser que chez lui l’objectivité est une seconde nature. 

    Dans ce billet intitulé : « « Article 24 » : le gouvernement empêtré », il explique  l’impasse politique dans laquelle se trouve l’exécutif  avec cette proposition de loi très contestée. Pour lui « c’est un trait de l’époque, si le social mobilise moins, les cortèges se forment plus facilement pour les libertés et pour l’identité, que pour les droits sociaux et le partage de la valeur ajoutée. » Il en veut pour preuve que « le gouvernement a pu faire passer la baisse des allocations logement, la réécriture du code du travail, tout cela sans heurt majeur, comme si une partie de la population, sur le volet social, avait entériné la désillusion, comme s’il était chimérique d’imaginer de nouveaux droits sociaux, comme si maintenir les droits actuels était déjà perçu comme une victoire ».  Et bien, malgré la forme toujours égale du discours, il est impossible ici de cacher un jugement de valeur sous les traits d’un argumentaire sobre. 

Il faudrait accepter comme vérité que les mobilisations pour les droits sociaux ont été moins importantes que celle pour les droits sociétaux. Pour qui a observé de près les manifestations depuis le début  du quinquennat, que ce soit contre la destruction du code du travail, pour la sauvegarde du statut des cheminots, pour la sauvegarde du service public ou contre la réforme des retraites  cela ne paraît pas du tout une évidence… Et que dire de l’oubli ici de mentionner la mobilisation des Gilets Jaunes, mouvement social par excellence qui a secoué toutes les certitudes de ce gouvernement. Il serait d’ailleurs bien mal avisé de vouloir se baser sur des comparaisons en termes de chiffres qui varient autant qu’il y a de commentateurs et qui pourtant me semblent d’égal importance dans tous ces types de manifestations ;  mention spéciale tout de même pour les derniers qui sont restés actifs de longs mois à partir de novembre 2018. 

     Je considère ici que Monsieur Says, sous couvert d’une pensée originale, se met tout simplement dans la position du défenseur de la pensée dominante initiale qu’il a posé comme hypothèse de départ de sa démonstration. Malgré tout j’ose espérer qu’il n’ait pas fait preuve de malhonnêteté intellectuelle, même si son analyse opère comme une boucle de retrocontrôle positive pour justifier des thèses qui me paraissent contestables.

En effet, avec ce genre de propos impossible à démontrer on peut facilement « créer l’événement » ou du moins pousser à son avènement, à la manière de l’énonciation d’une prophétie autoréalisatrice. Si j’avance, de concert avec plusieurs autres médias à ma suite, que les combats sociétaux sont plus mobilisateurs que les combats sociaux j’expose le citoyen auditeur à réfléchir d’une certaine manière lorsqu’il identifie ce qu’il considère comme une injustice intolérable ; deux possibilités : « c’est une question sociale, pas besoin de me mobiliser car personne ne suivra le mouvement, c’est un fait » ou « c’est une question sociétale, allons-y c’est un sujet fédérateur »  de la même manière vis à vis des politiques qui tendraient l’oreille : « pas de soucis on peut enfoncer le clou sur cette question des droits sociaux, personne ne va réagir » et de l’autre côté « occupons le terrain sur le sociétal, une fois la catharsis consommée cela ne nous coutera pas grand chose pour satisfaire les concitoyens, le « business » sera préservé et en plus cela nous permettra de détourner l’attention des autres manœuvres législatives ».

Les médias « mainsteam » peuvent ainsi défendre une certaine vision sous la forme d’un militantisme voilé en faveur de certains combats. Pour le cas des différents types de manifestations populaires, on peut facilement identifier lesquels s’attirent leurs faveurs ; pour cela il suffit d’écouter les commentaires des présentateurs, éditorialistes et journalistes les plus présents. Deux facteurs principaux peuvent retenir notre attention : comment sont qualifiés les militants, les combats qu’ils défendent et de quelle manière sont relatés les faits en termes de heurts et de chiffres. Tout d’abord les militants défendant le statut des cheminots, le code du travail, le service public, le maintien du système de retraites, ils sont présentés comme des gens voulant freiner la croissance française, des privilégiés qui s’accrochent à leurs avantages ; dans leur cas on accorde plus de confiance aux chiffres de la préfecture, on raille volontiers les annonces des syndicats et on met la focale sur le moindre feu de poubelle en disant que ces manifestations troublent la tranquillité citoyenne et gênent les commerçants. A l’inverse les activistes antiracistes, féministes, écologistes sont plus volontiers présentés comme des défenseurs de la tolérance et de la justice et on insistera plus facilement sur les données chiffrées qui émanent d’organismes indépendants tout en parlant simplement de « quelques échauffourées », à moins que les débordements ne deviennent trop visibles et dans ce cas quelques casseurs ont « volé » la manifestation. Pour moi toutes ces mobilisations sont légitimes, le problème est la différence de traitement. Ainsi nombre d’analystes honnêtes font évoluer leurs idées en circuit fermé à l’intérieur d’un cadre idéologique fixé insidieusement d’avance. Ces pensées apparaissent comme des sortes de greffons intellectuels de prime abord vivaces sur un arbre idéologique dépérissant.

Revenons aux propos de Frédéric Says qui ponctue sa démonstration pour prouver que l’économie n’intéresse plus en faisant référence à un article de Médiapart, « l’enquête fouillée sur AXA qui aurait créée une structure au Luxembourg pour échapper en partie à la fiscalité française » avec toujours, selon ce média « près de 100 millions d’euros d’impôts soustraits au fisc français » ; enquête qui n’aurait pas intéressé beaucoup de monde. Cet argument peut être réfuté selon deux angles d’attaque ; dans un premier temps en avançant le contre-exemple de l’intérêt populaire pour la question de la privatisation très contestée d’ADP, question économique s’il en est, qui a entrainé la mise en place d’un référendum avec freinage gouvernemental et marche arrière médiatique ; et dans un second temps l’argumentaire se démonte de lui même lorsque le journaliste explique que presque personne n’a pris connaissance de cette affaire, ce qui serait la preuve de l’absence d’intérêt pour la question économique… il a donc le culot de rendre les citoyens coupables du manque de relais médiatiques sur des sujets sensibles. Il y a un fait majeur : les médias sont silencieux sur la question mais le fait que vous n’en preniez pas connaissance prouve que vous ne vous y intéressez pas. Raisonnement aussi puissant que celui du chien qui tente de se mordre la queue…

 

P.M.

     

mercredi 11 novembre 2020

Du mésusage de la langue 1

Quand l’imprécision dans le choix des mots peut conduire à se créer de nouveaux ennemis.

 

    Albert Camus, dans un compte rendu de l’ouvrage de Brice Parain, Recherche sur la nature et la fonction du langage, a écrit : « L’idée profonde de Parain est une idée d’honnêteté : la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur de ce monde. » (Le Monde.fr en partenariat avec Dico-citations)[i].

 

    L’horreur terroriste islamiste a franchi un nouveau palier avec le meurtre de l’enseignant Samuel Paty le vendredi 16 octobre 2020 et l’assassinat de 3 personnes au sein de la basilique Notre-Dame de Nice le 29 octobre 2020. Malheureusement c’est une escalade sans fin et ces faits succèdent, pour les plus récents, aux meurtres ignobles de Montauban et de l’école Ozar Hatorah en mars 2012, à l’attaque meurtrière du 13 novembre 2015 au Bataclan, aux tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher de janvier 2015, au double homicide d’un couple de fonctionnaires du ministère de l’Intérieur à Magnanville le 13 juin 2016, à l’assassinat du père Jacques Hamel le 26 juillet 2016 ou encore à l’exécution du Lieutenant Colonel Arnaud Beltrame et de deux autres otages le 23 mars 2018 à Trèbes. Des évènements dramatiques auxquels aucun citoyen français ne peut rester insensible et qui sont dénoncés dans des articles de presse, des tribunes et des interventions de responsables politiques. Autant de condamnations publiques, de réactions, qui, aussi virulentes soient-elles, sont nécessaires et compréhensibles. Cependant depuis plusieurs années on peut noter une forme de glissement sémantique qu’il convient de relever au risque de voir ces discours dériver vers des accusations que l’on pourrait juger abusives, donc contre productives.  

 

     Afin d’être le plus honnête possible, je tiens à préciser ici que je me considère comme incroyant. Personnellement, je suis intellectuellement indisposé par toute forme de religion régissant la vie d’autrui. Malgré tout j’en comprends l’importance et la respecte pour tout individu qui souhaite vivre dans la foi de son dieu et dans la tolérance envers son prochain.   

 

     Le terme qui va nous intéresser ici est « islamisme ». Selon Le Petit Robert 2013 il existe deux acceptations possibles : tout d’abord « religion musulmane » synonyme donc d’islam ou de mahométisme et, en second, « mouvement politique et religieux prônant l’expansion et le respect de l’islam ». Le dictionnaire Larousse en ligne reprend ces deux sens[ii], d’une part en parlant de « synonyme vieilli de islam » et donc par extension de ce qui relève de la doctrine et des pratiques de cette religion ; d’autre part, en expliquant qu’il « désigne, depuis les années 70, un courant politique de l’islam faisant de la charia la source unique du droit et du fonctionnement de la société dans l’objectif d’instaurer un Etat musulman régi par les religieux ». Il y aurait donc un sens plus « ancien » qui pourrait être comparé avec celui donné au « christianisme » (relatif à la religion chrétienne) ou au « judaïsme » (relatif à la religion juive), et un autre moderne qui serait plutôt le reflet d’un caractère radical et incompatible avec notre République française ou autre système politique occidental. De prime abord, assez naturellement, j’ai tendance à reconnaître la première acceptation qui me semble la plus intuitive, la moins porteuse de sous-entendus et d’interprétations possibles. D’ailleurs si l’on s’intéresse à l’article de l’encyclopédie Larousse sur le sujet[iii] une nouvelle différenciation apparaît entre « islamisme radical » qui « prône une rupture violente avec l’ordre établi et un endoctrinement autoritaire et intolérant » et « islamisme modéré » qui « privilégie une réislamisation des mœurs et de la législation, mais peut accepter des compromis, des règles démocratiques et reconnaître la légitimité des pouvoirs en place ». Le premier est donc bien incompatible avec notre République et le second peut tout à fait trouver sa place dès lors qu’il est bien clair que notre Etat laïc ne tolèrera en aucun cas d’ « islamisation » de la législation et sera vigilant quant à  une « « islamisation » des mœurs dans les limites fixées par la laïcité française. Dans tous les cas le concept peut tout à la fois être englobant, généralisant ou dénonciateur, discriminant au sein d’un discours en fonction de l’auteur, du propos et des récepteurs du message. Il semble  donc indispensable de faire preuve d’un minimum de précaution et surtout de précision dans l’emploi des termes. 

     Le glissement sémantique précédemment évoqué est flagrant dans les discours médiatiques depuis plusieurs années et se caractérise par le passage de la dénonciation précise du terrorisme et des idéologies qui facilitent son émergence à une dénonciation très générale de l’ « islamisme ». Il était habituel d’entendre ou de lire la critique et la condamnation de « l’intégrisme islamiste », du « terrorisme islamiste », du « salafisme », du « djihadisme » ou encore  de «l’extrémisme islamiste »… De nos jours fleurissent les articles et interventions publiques plus flous avec la simple référence à «islamisme ».  On peut facilement imaginer le risque pris avec une telle simplification. En effet il semblerait que sur le territoire français l’islamisme soit synonyme d’intégrisme, de fondamentalisme, de charia obligatoire… cependant, il s’agit d’un rapprochement de notions finalement assez arbitraire et rien n’empêche qui que ce soit de retenir la première définition du terme. A l’heure ou l’information est disponible quasiment instantanément dans presque tous les coins du globe il serait bon parfois tenter de penser comme les interlocuteurs potentiels qui n’ont pas une appréciation franco-française des concepts. Imaginons des populations de confession musulmane dans des contrées lointaines traditionnellement modérées (ou du moins non expansionnistes) se réclamant tout de même de « l’islamisme » ; ce qui est leur droit. Comment réagir aux propos de responsables politiques français tels que l’eurodéputé LR François Xavier Bellamy : «L’islamisme […] est une volonté de détruire, une guerre à mort menée contre le cœur de nos principes. […] Quand déciderons-nous enfin de combattre ?» du maire LR Gille Platret : «Guerre! Guerre ! Guerre à l’islamisme ! Cessons d’être des agneaux avec les loups !»[iv] de la dirigeante du RN, Marine Le Pen : «Une guerre nous est menée et nous devons mener cette guerre. Cette guerre nous ne la menons pas contre un État, mais contre une idéologie: l'islamisme»[v]. Comment peuvent-ils recevoir les propos du ministre de l’intérieur Français qui avance dans une entrevue sur RTL que l’islamisme est « une forme de fascisme du 21ème siècle »[vi] ? Comment un jeune musulman modéré élevé dans le respect de l’islamisme devrait accueillir la lecture d’une lettre par un de ses enseignants expliquant qu’il ne faut pas craindre « d’être traité de raciste en rejetant l’islamisme »[vii]… et il a beau être précisé dans ce même texte que « condamner l’islamisme ne revient pas à condamner l’ensemble des musulmans », les mots ont un sens qui n’est pas forcément le même pour tous et la déconnection mentale et la rage pourraient rendre imperméable aux tentatives explications…  

Je suis tout à fait d’accord avec le fait que la République française doive être vigilante avec l’islamiste sur notre territoire mais une vigilance ni plus ni moins importante que celle entretenue envers le christianisme, le judaïsme ou même le bouddhisme. Et même si les crimes religieux qui nous touchent actuellement sont commis au nom de l’islam, il ne faudrait pas penser qu’on peut régler ce problème majeur en attaquant la religion de tous les musulmans ; heureusement pour les chrétiens qu’à une certaine époque, les crimes perpétrés au nom de la religion chrétienne (croisades, inquisition, évangélisation forcée de tant de peuples…)  n’ont pas été à l’origine d’une remise en cause du christianisme dans son ensemble.   

Un président de la République peut toujours tenter de clarifier les choses dans les colonnes du Financial Times : « La France ne se bat pas contre l’islam mais contre le séparatisme islamiste »[viii] lorsque « en même temps » il est bien incapable de modérer ses propres ministres…  On peut toujours tenter, après coup, d’apaiser les esprits mais le mal est fait pour un certains nombre de musulmans qui pensent (peut-être à tort malheureusement) qu’on leur déclare la guerre pour leur croyance. 

Je voudrais tout de même faire référence aux propos plus justes tenus par des individus faisant preuve de plus de responsabilité. Ils permettent, par leur mesure, un certain retour à l’équilibre. Tout d’abord le sénateur LR Philippe Bas qui m’a paru très clair lorsqu’il a déclaré sur France info : «Il faut faire attention au choix des mots. Nous sommes en guerre contre les terroristes, pas contre l’islam. »[ix]. Et, pour plus de précision j’invite à lire le grand entretien paru dans Marianne de l’islamologue et frère dominicain Adrien Candiard. On y trouve notamment la déclaration reprise dans le titre de l’article : « nous avons inventé le mot-valise « islamisme », alors qu’il faut parler de fanatisme »[x].  

 

     Certains penseront peut-être que « je joue sur les mots » et bien je leur rétorquerais que compte tenu des enjeux chaque détail est important. Lorsque l’on se veut juste et ferme, il faut s’en donner les moyens en ne laissant aucune place à la négligence du sens ; surtout lorsqu’une simple déclaration martiale maladroite entraine incompréhension  et possible entrée dans le camp ennemi de millions voir de milliards d’individus pouvant se sentir agressés alors qu’eux ne demandaient rien d’autre que vivre leur foi à des milliers de kilomètres.     

 

P.M.



dimanche 18 octobre 2020

Cupidité

Est-il seulement possible d’échapper au supplice

D’une vie toute tournée vers les seuls appendices

Excroissances mensongères de notre félicité

Sournoisement responsables des crimes de l’Humanité

 

Pourquoi à notre hubris faire tant de sacrifices

Quel sens peut-on donner au vain mot bénéfice

Dante ne s’est pas trompé, l’horreur magnifiée

Quel oubli pour la belle et simple humilité

 

Le métal frappé ou dématérialisé

Aucun monde n’échappe à notre avidité

De l’habit de vertu s’est bien paré le vice

 

Richesse démesurée devenue divinité

A quoi bon présenter comme la panacée

Ces normes qui font de nous de fabuleux complices

 

P.M.

 

lundi 6 juillet 2020

Quand le gouvernement continue d’organiser méthodiquement et insidieusement la faillite de l’Etat dans ses missions de service public.

     Ce processus de « mise en faillite » avec  ses possibles conséquences est déjà mis à jour pour la sécurité sociale et le système des retraites ; j’y ai déjà fait référence dans deux textes écrits précédemment[1]. Il semble pourtant nécessaire de développer un peu plus l’explication car le fait que cela s’étende à toute la sphère publique rend la chose encore plus alarmante, que ce soit dans l’Education (du niveau primaire au niveau universitaire), la Santé (de la sécurité sociale aux hôpitaux publics) ou la Sécurité (police et assurance chômage…). 
    On peut identifier 3 étapes récurrentes dans ce schéma de faillite généralisée.

Première étape : la « stratégie du pourrissement » ou comment faire sombrer un à un les services publics.

   Très simple à mettre en place, elle repose sur l’inaction ; comme d’habitude, le seul effort est rhétorique et consiste à « faire croire » en de réelles avancées par un art consommé de la manipulation d’informations. « Inaction » car il s’agit de ne faire aucune concession significative à un quelconque mouvement de contestation émanant d’un secteur ou l’autre du service public, tout en faisant mine d’accorder de grandes avancées. Plusieurs exemples peuvent être relevés : tout d’abord avec la police, lors de la gronde de 2018, en pleine période des Gilets Jaunes, le gouvernement ose parler de « mesure d’apaisement » avec le paiement des heures supplémentaires[2]… C’est comme répondre à une demande de moyens ou d’amélioration des conditions de travail en assurant qu’on va payer le salaire dû… Même procédé pour calmer la gronde des enseignants : Blanquer qui annonce une revalorisation des salaires des enseignants en aôut 2019 alors que la mesure était prévue lors du quinquennat précédent mais avait été gelée pour un an par le nouveau président[3]… en clair je vous gèle vos salaires de manière injuste mais maintenant je vous fais la grâce de revenir à une situation « normale » (même pas au niveau de l’inflation donc, qui se solde tout de même par une perte de pouvoir d’achat), il faut donc vous calmer et même dire merci ! Et que dire de l’annonce en grandes pompes du déblocage de 6 milliards pour tranquilliser les soignants en sortie de confinement alors qu’il s’agit de partager cette somme entre hôpitaux, EPHAD publics et, en partie, le secteur privé comme le rappelle le Parisien[4] alors que la Fédération hospitalière de France a estimé la demande à 5,5 milliards pour le seul secteur public[5]… donc je me moque de vous mais comme la somme dans l’absolu est importante il ne faudrait pas trop vous plaindre… Mépris, irrespect, insulte à l’intelligence des principaux intéressés, c’est tout cela à la fois mais peu importe la justice car la cible de ces mesures n’est pas la minorité revendicatrice mais la masse des observateurs constituant l’opinion publique. Masse des observateurs, pour le cas de l’hôpital public, qui s’est donné bonne conscience en applaudissant tous les soirs sans pour autant bouger un petit doigt au moment des manifestations post-confinements… C’est assez subtil dans la forme car avec des effets d’annonce savamment distillés, quelqu’un qui ne s’intéresse pas de près à la question peut avoir l’impression qu’un effort conséquent est fait alors que la racine du problème est le manque de moyens déjà criant, la fermeture de services, la détérioration des conditions de travail… Tout cela est bien mis sous le tapis et les décideurs laissent bien « pourrir » la situation. 
      Le facteur le plus important est bien le facteur temps. Il s’agit toujours de gagner ce temps précieux synonyme d’oubli, de lassitude, de négation du caractère urgent. Jusqu’ici tout va bien, si cela tient c’est qu’il n’y avait pas besoin de se presser sauf que le point de non retour est peut-être déjà atteint. On paiera les heures supplémentaires des policiers mais « selon un calendrier qu’il restera à définir », les enseignants sont toujours mécontents, Blanquer lance une « grande consultation »[6], les soignants ont dépassé le stade de la crise de nerfs, organisons un « Ségur de la santé » qui vire déjà à la farce gouvernementale[7]. La technique est éprouvée, le résultat toujours insignifiant mais… ça continue. 
    Plus directement, on a pu observer ces derniers temps, les efforts considérables déployés par notre gouvernement pour organiser le désengagement de l’Etat dans ces fonctions régaliennes. Vous pensiez que Castaner avait touché le fond ? Et bien il a trouvé une nouvelle trappe pour descendre encore. Après le fameux « soupçon avéré »[8], il invente en plein déconfinement, en totale contradiction avec les soi-disant objectifs de santé publique, les « manifestations interdites mais tolérées »[9]… Non, non ce n’est pas un numéro de clown du cirque Pinder, on parle bien du ministre de l’intérieur qui explique que « parfois l’émotion dépasse les règles juridiques »[10]. Bien sûr on peut et on doit toujours critiquer l’arbitraire de certaines décisions gouvernementales mais là on parle de simple cohérence, de clarté, de justice. Comment expliquer qu’on a accueilli les manifestations des Gilets Jaunes par des coups de LBD et des grenades de désencerclement ? Et suite à ces déclarations, comment prendre au sérieux l’interdiction de n’importe quelle autre manifestation ? 
Encore plus inquiétant, l’épisode surréaliste des règlements de comptes entre communauté tchétchène et communauté arabe à Dijon, on atteint des sommets. Trois jours de violence avant que les pouvoirs publics n’interviennent directement selon les riverains, et pourtant, Laurent Nuñez se défend de tout laxisme : "Les forces de l’ordre ont été présentes tout au long de cette séquence et elles vont le rester"[11] alors qu’un policier explique dans un témoignage anonyme : « on a fait ce qu’on a pu »[12]. Ou encore un autre témoignage de deux jeunes présentes au moment des faits qui ont demandé aux forces de l’ordre d’intervenir et ont reçu pour seule réponse : « Qu’est ce que vous voulez qu’on fasse, ils sont trop nombreux ! »[13]. Encore plus étonnant, des représentants de la communauté tchétchène qui expliquent qu’ils sont intervenus parce que la police n’a pas les moyens d’agir dans certains quartiers[14]… Et si on pouvait encore avoir un doute concernant la sécession de l’Etat français laïc, il suffit de voir comment s’est réglé le conflit dans … une mosquée[15]
Les manifestations pour Adama Traoré ont été aussi riches en enseignements, surtout la sortie médiatique de Linda Kebbad, porte parole d’un des principaux syndicats de Police qui avance très sereinement à la télévision : « Dans l’absolu, face à 23 000 personnes, soyons honnêtes, qu’est-ce qu’on peut faire ? »[16]. Donc si je comprends bien, 23 000 personnes dans une manifestation sauvage dans les rues de Paris avec une minorité d’individus décidés à en découdre, l’Etat ne peut rien faire, c’est à dire que potentiellement, dans une telle situation,  il est totalement impuissant. Théorie intéressante pour des groupes qui voudraient trouver une manière efficace de se faire entendre par le gouvernement pour des considérations de justice sociale…
Enfin le ministre de l’éducation qui craint de se faire distancer par son éminent collègue dans la course au titre de ministre le plus niais de la cinquième république nous invente le concept de « l’école obligatoire sans sanction pour les parents qui ne remettent pas leurs enfants à l’école »[17]. Les mots ont pourtant un sens et nous avons là deux exemples de gouvernants qui organisent la faillite de l’Etat dans une de ses missions. Personnellement  C’est pour cela qu’il est parfaitement insupportable d’entendre ces individus indignes de leur fonction déclarer, dès qu’il y a des débordements lors des contestations qui visent directement ce gouvernement, que les manifestants attaquent l’Etat, attaquent notre République. Réveillez-vous ! Les manifestants s’en prennent à votre gouvernement pas aux fondements de l’Etat français ! Vous êtes les seuls responsables de la faillite de l’Etat. Nos gouvernants sont bien les meilleurs représentants de la caste des faux serviteurs de notre Etat qui mènent à bien ce travail de sape. Un terrassement lent, entamé il y a plusieurs décennies, à la manière des prisonniers creusant une galerie avec une cuillère à café pour ne pas alerter la surveillance du peuple. Pierre par pierre, ce sont les fondations du service public qui sont fragilisées. Actuellement le gouvernement est passé directement au marteau piqueur, pourtant, l’alerte ne semble pas retentir dans l’esprit de nos concitoyens… Pourquoi ?
          
Deuxième étape : un traitement de l’information biaisé ou comment les grands médias et « experts » orientent l’opinion publique en se faisant les relais du discours gouvernemental tout en cultivant l’art du détournement d’attention.

      Il s’agit tout d’abord de bien distinguer les deux tableaux sur lesquels joue le gouvernement. En premier celui de la passivité qui devient de plus en plus la règle, comme évoqué dans la partie précédente, dans la fonction de service public. En second celui de l’action incessante avec un Etat qui s’érige en catalyseur pour le domaine économique et financier. « L’argent magique » coule à flots mais le flux est surtout orienté vers les grands groupes qui n’ont aucun problème à engager pourtant des plans de licenciement massifs. Ce à quoi répondent le grand ministre de l’économie, la ministre du travail et leurs collaborateurs par des indignations de circonstance ;  et cela ne date pas d’hier : en 2018 Lemaire se disait « révolté, écoeuré » et parle de trahison du groupe Ford[18] ; et plus récemment le même Lemaire qui dénonce la stratégie du « chantage » du groupe Ryanair[19]. Rappelons toutefois que c’est bien ce même gouvernement qui a organisé l’impuissance de l’Etat à imposer de la retenue à ces entreprises en attaquant brutalement le code du travail dès 2017 pour soi-disant lutter contre le chômage… encore une belle réussite ! Et c’est toujours frappant de voir les propos inutiles de ces ministres relayés sans critique par les journalistes ; je n’ai pas le souvenir d’un seul professionnel des médias ayant rappelé cette contradiction majeure aux principaux intéressés. 
     C’est de cette distinction entre inaction de l’Etat dans le domaine public et action incessante en soutien au secteur privé  que nait toute l’ambiguïté du discours médiatique dominant, largement libéral, qui avance  que, contrairement à ce que disent  les esprits chagrins défenseurs de l’Etat providence, l’Etat est intervenu largement. En la matière, un exemple parmi d’autres, Eric Brunet et Laurent Neumann sur BFM TV font régulièrement de la « retape » pour le gouvernement et offrent une tribune de choix à Agnès Pannier-Runacher dans leurs émissions[20] ; ils semblent plus proches du rôle de porte-parole du gouvernement que de celui de journalistes indépendants… Evoquons aussi les griefs entretenus par nos grands chevaliers blancs de l’information contre les enseignants : Pascal Praud expliquant que « les profs ne vont pas aider Emmanuel Macron » ; « il y aura toujours une bonne raison de ne pas rentrer »[21] ; au moins lui ne cache pas de quel côté il penche… ou encore France inter et Guillaume Meurice qui relaie plein d’humour les propos d’un ministre : « si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que l’Education Nationale, les Français n’auraient rien eu à manger » et que dire du choix des intervenants dans cette chronique[22]… on finit par se demander s’il fait de l’ironie ou s’il ne partagerait pas une partie de cette vision des choses, en tout cas aucun doute sur le message reçu par les auditeurs… 
        « Les experts » ne sont pas non plus en reste. Je ne parviens pas à m’expliquer le nombre de politiques d’opposition, d’économistes, de syndicalistes, de responsables de la fonction publique, de philosophes, d’universitaires en tous genres qui se font « balader » depuis trois ans, qui sont capables de se nourrir seulement de mots… Tous ces intellectuels et parfois ces hommes et femmes de terrains qui ont moins de bons sens que le premier chien venu. Prenons l’exemple simple d’un canidé qui reçoit un coup de bâton ; après un tel épisode, il se méfie naturellement; la plupart du temps il ne s’approchera plus et deviendra craintif dès lors qu’il identifiera l’arme du crime entre les mains d’un potentiel agresseur ; il se préparera même à mordre au plus vite pour défendre son intégrité physique. A l’inverse, on ne compte plus le nombre de nos soit disant « guides de la bonne pensée » qui se prennent des bastonnades symboliques à coup de mesures gouvernementales injustes, de promesses non tenues, de délires rhétoriques insensés et qui, malgré tout, continuent à revenir la queue entre les jambes avec des formules sans cesse répétées : « il semblerait que cela aille dans le bon sens » ; « nous avons eu le sentiment d’être entendus » ou encore « nous espérons bien que les paroles seront concrétisées en actes », pas question de préserver son intégrité morale ici. Et cela dure depuis maintenant plus de trois ans… La dynamique expliquant cet éternel recommencement est un mystère pour moi… Peur de perdre du crédit auprès des dirigeants ? Crainte pour leur carrière ? Manque de courage ? Réelle crédulité ? Je suis bien incapable de trancher.
       Ajoutons à cela une mécanique informationnelle bien huilée qui rend impossibles de réels débats contradictoires. En effet, l’essence des chaînes d’information en continu, malgré tout très prisées d’une grande partie de la population, est l’enchaînement des sujets et la répétition des mêmes informations plusieurs fois par jour. Une sorte de kaléidoscope informationnel qui a pour conséquence une crise d’épilepsie intellectuelle généralisée. Bien sûr pendant ce matraquage continuel on glisse tout de même quelques voix dissonantes afin de se prémunir contre le procès en partialité ; mais rien de plus qu’un bégaiement de l’idéologie dominante dont l’impact est d’autant plus important que la fluidité de l’information orientée est retrouvée rapidement. En somme, à la notion de « vente de temps de cerveau humain disponible » chère à Patrick Le Lay s’ajoute de nos jours celle de « destruction de la disponibilité du cerveau humain à la critique » ; système de conditionnement des esprits redoutable qui permet de mener à son terme la logique gouvernementale.   

Troisième étape : une nouvelle déclinaison du « there is no alternative » (il n’y pas d’autre alternative) « thatchérien » ou comment la privatisation est présentée comme la seule solution viable à un problème qui n’aurait jamais dû se poser.

    Je rappellerai pour commencer ce que j’identifie comme les trois manières principales  de faire passer de nouvelles lois. 
    Premièrement l’imposer ; et c’est assez facile dans notre 5ème République associant pouvoir de l’exécutif (décrets et ordonnances présidentiels, 49 :3 du gouvernement) et majorité à l’assemblée ; assemblée qui ne joue d’ailleurs plus du tout son rôle de représentation de nos concitoyens. Cependant ce n’est pas l’option principalement choisie par le gouvernement Macron car potentiellement dangereux en terme de réaction populaire. On a bien noté les ordonnances de début de mandat pour faire passer la réforme du code du travail mais ensuite Philippe a attendu la réforme des retraites pour se risquer au 49 :3 juste avant le confinement…  
      Deuxièmement, demander l’avis directement à la population par l’intermédiaire d’un referendum ; référendum qu’il est très facile de contrecarrer pour un exécutif en mettant en place un quorum inatteignable et en réduisant  la portée des questions. Option encore plus vite écartée par le gouvernement en place si l’on se remémore la crispation occasionnée pour l’exécutif à l’évocation du RIC (Referendum d’Initiative Populaire) ou les critiques et le sabotage communicationnel gouvernemental du référendum sur ADP.   
     Troisièmement, en jouant sur le double langage, sur la propagande idéologique répandue sans critique réelle et sans aucun scrupule par les médias traditionnels pour fabriquer du consentement avec ce que l’on pourrait appeler une forme politique et sociale du « coup de pouce » de Richard Thaler (« nudge » en anglais). A mon sens c’est le choix plébiscité par toute l’équipe macronienne. Concept qui a largement dépassé le cadre de l’économie comportementale pour coloniser l’ensemble des politiques publiques des économies développées d’inspiration libérale. L’idée est de créer des incitations positives pour donner l’impression que la décision individuelle prise n’est pas contrainte. On se réfère ici à un certain nombre de biais cognitifs, des modes de décision qui, en dehors de toute analyse rationnelle, se base sur des réactions qui relèvent plus de l’émotion ou du raisonnement automatisé. Je prendrais ici l’exemple du biais de conformité qui pousse un individu à choisir une option qui sera peut être irrationnelle mais semblera la plus pertinente car reconnue comme la décision prise par la majorité des gens ; ce biais repose ainsi sur la peur de l’exclusion. L’exemple de l’application Stopcovid est particulièrement parlant pour illustrer « ce coup de pouce ». Tout repose ici sur le postulat qu’un citoyen ayant l’impression que cette application est plébiscitée par la majorité des français va plus volontiers la télécharger. Il s’agit de créer un effet d’entrainement même si on peut nourrir quelques doutes sur la pertinence des informations officielles. Le 3 juin  de nombreux journaux présentent Stopcovid de manière élogieuse : RTL : « Stopcovid est l’application la plus téléchargée en France sur Iphone et Androîde »[23] , même son de cloche sur BFMTV[24], Ouest France parle « d’application la plus téléchargée ce mercredi matin »[25], selon le Parisien : « L’application Stopcovid déjà téléchargée plus de 600 000 fois. ». La seule référence pour ces articles : les chiffres de Cédric O, secrétaire d’Etat au numérique… les journalistes devraient tout de même faire preuve de prudence en relayant des informations d’un des membres d’un gouvernement rompu aux mensonges et aux fausses informations dans tous les domaines. Reconnaissons un certain mérite au journal Le Parisien qui pose la question « Sera-t-elle vraiment utilisée ? ». Belle intuition car dès le 11 juin Europe 1 titrait : «StopCovid un « fiasco » prévisible »[26] et enfin  la nouvelle se répand à partir du 22 juin : « Un ratage spectaculaire »[27] selon La Tribune, « 14 notifications en 3 semaines, le fiasco de l’application StopCovid » selon La Dépêche ou encore plus simplement : « StopCovid : le fiasco de l’application » selon France TV info[28]. Et là étonnamment Cédric O ne se manifeste plus… une belle tentative infructueuse de « coup de pouce ». On avait d’ailleurs observé le même procédé lors de la restitution mensongère des chiffres du grand débat dans les grands médias. C’est cela qui est insupportable avec ce gouvernement, il confond incitation positive avec opération de communication mensongère. Et malheureusement c’est le cœur de toute leur action politique. 
   Celle-ci vise quasiment exclusivement à faire apparaître comme nécessaire voir indispensable la privatisation du secteur public. Je dirais qu’ils ont fait évoluer le concept du « coup de pouce » vers celui du « coup de pompe », remplaçant  « l’incitation positive » par une « incitation négative »,  mais toujours dans le même but : faire croire que le moins coûteux, le plus raisonnable serait de passer au privé. Il ne s’agit pas d’imposer de manière ferme et directe la privatisation comme l’aurait fait un Fillon mais de la rendre artificiellement  nécessaire par tous les moyens ; de faire en sorte que cela soit la seule alternative en espérant que les français soient trop aveuglés par leur situation personnelle et ne se rendent pas compte de la manœuvre. Autre superbe exemple de cette incitation : la fermeture de certains services d’urgence et la diminution de leurs moyens ; cela fait polémique depuis plusieurs années et on présente la situation comme un recours trop important à ces dispositifs publics, or, dans le 20h de TF1 du 15 juin 2019 on nous explique très directement que « Pour résoudre le problème de l'engorgement dans les hôpitaux publics, des solutions sont possibles. Parmi elles, on retrouve le fait d'inciter davantage les patients à se tourner vers le privé et les cliniques », difficile de faire plus clair. 
    Comment faire en sorte qu’un service public apparaisse comme couteux ? Rien de plus simple : augmentation des déficits par décision gouvernemental (baisse de la CSG par exemple), gel des moyens et fermetures de services qui à terme engendrent la détérioration du service dans son ensemble, mise en avant  avec la complicité de médias amis des fraudes en tout genre même si elles sont le fait uniquement d’une minorité (fraude à la sécurité sociale de la part des usagers, de la part des professionnels), matraquage sur l’idée de statut de privilégié qui coûte à la société, même à propos de professionnels qui sont parmi les moins bien rémunérés en Europe (enseignants par exemple), et le clou du spectacle après avoir poussé à bout les professionnels qui n’ont d’autre solution que de se mettre en grève ou manifester, en « remettre une couche » sur les embêtement occasionnés pour les honnêtes travailleurs qui eux ne rechignent pas à la tâche. A ce sujet j’ai encore en tête les propos intolérables d’Yves Calvi sur la 5 à propos du personnel hospitalier : « la pleurniche permanente hospitalière fait que l’on est en permanence au chevet de notre hôpital… »[29]. Cela se passe de commentaire et heureusement que plus personne n’oserait ce genre de propos depuis la crise Covid19…
     Une fois tous ces jalons posés, il suffit de laisser les partisans zélés de la privatisation faire leur travail d’endoctrinement sur les plateaux de télévision des BFMTV, Cnews, LCI, TF1, France 2… ou dans les journaux comme Le Point, le Figaro, Les Echos,, Challenges… Pas besoin de chercher beaucoup, depuis plusieurs années on vante par exemple le partenariat Public-Privé directement importé de Grande Bretagne. Des montages financiers risqués qui peuvent avoir des « conséquences désastreuses sur les finances publiques et sur le service public en lui-même » comme l’explique un article de l’Obs qui reprend l’exemple catastrophique de l’Hôpital d’Evry[30]. En effet c’est une ouverture majeure pour les grands groupes tels Vinci ou Bouygues pour phagocyter les marchés sous prétexte de réalisation de projet de grande envergure. Le désastre de la gestion des autoroutes est un autre bon exemple et peu importe si le Royaume-Uni constate lui-même l’ampleur de la catastrophe comme le rappelle Cécilia Gondard une employée d’Eurodad dans son blog[31]. J’invite d’ailleurs tout le monde à consulter un rapport d’Eurodad datant d’octobre 2018 au titre évocateur : «L’Histoire se réPPPète. Comment les partenariats public-privé échouent-ils. »[32] . Et même la Cour des comptes européenne en mars 2018 jugeait « inefficients et inefficaces » les PPP[33] avec mention spéciale pour la France en la matière…  Pourtant, peu de critiques en la matière dans « nos grands médias de référence nationaux » : dès 2017 France inter parlait de « Partenariats-Public privé : l’irrésistible inflation », sans un mots sur les effets pervers[34]. Le domaine de la sécurité et du maintien de l’ordre n’est pas en reste, ainsi, dans l’émission Soir Info de Thomas Hugues du 16/06/2020 (18min 42s)[35] , prenant le prétexte des règlements de comptes à Dijon, George Fenech déclare : « Il y a, il faut le dire tout le secteur privé de la sécurité qui monte en puissance » et qui parle de décharger la police nationale des transferts de détenus, de garde statiques de certains lieux… » Et Thomas Hugues de reprendre méprisant : « J’entends déjà les cris d’orfraie de ceux qui vont crier à la privatisation de notre sécurité, du domaine régalien » et tranquillement Fenech de reprendre : « Je vous assure c’est le sens de l’histoire… »  et il parle ensuite de la rédaction du livre blanc par le ministère de l’intérieur qui s’attelle à traiter cette question… Au moins on comprend mieux pourquoi le gouvernement laisse dépérir les services de Police pour ensuite proposer une solution clé en main avec les services de sécurité privés qui se préparent déjà à investir ce nouveau marché créé de toutes pièces. En somme, c’est le sens d’une histoire que certains écrivent seuls dans leur ministère. Et notre cher Blanquer qui annonce dans Challenges, pas longtemps après sa prise de fonction, qu’il compte d’inspirer directement du secteur privé[36], ensuite, et c’est là mon analyse personnelle, pas besoin de révolution des consciences, les esprits auront été bien conditionnés et il suffira d’ouvrir cet enseignement aux nouveaux acteurs privés… une digue est simplement en train d’être détruite à bas bruit.     
      Pour ceux qui douteraient encore de la pertinence de cette analyse, qui penseraient que les raisonnements énoncés ont autant de crédibilité que la moralité politique d’un François Bayrou, voilà quelques indices de l’accélération actuelle qui poussent à réfléchir.
      Dans le secteur de la Santé, nous sommes passés à deux doigts d’observer une « première » sous ce quinquennat : le passage au secteur privé d’un hôpital public (à Longué-Jumelles) comme l’annonçait le Monde en octobre 2019[37]. Heureusement le gouvernement n’a pas donné suite ; décision prise comme le rappelait Christian Gillet, Président LR du département lui très favorable, juste avant « une grande manifestation du personnel hospitalier le 14 novembre »[38]. La gronde a donc du bon et la vigilance populaire doit être soutenue contre toutes ces attaques en règles.
       Pour ce qui est du secteur de l’Education, non content de laisser se détériorer les conditions de travail des enseignants en réduisant au strict minimum les moyens, en généralisant l’emploi des contractuels, en attaquant les retraites… le gouvernement prend même la liberté de rediriger une partie des dotations publiques déjà rares vers le secteur privé. C’est le cas avec cette loi sur l’école obligatoire à 3 ans qui conditionne donc la participation nouvelle des communes aux frais de scolarité des écoles privées alors que 97,3% des enfants de plus de 3 ans allaient déjà à l’école maternelle. Libération parle très justement de « cadeau discret de Macron au privé »[39], tout est dit. Aussi au niveau de l’enseignement supérieur, il est intéressant de lire les déclarations de Martine Depas (conseillère en fusions et acquisitions dans le secteur de l’enseignement pour certains fonds d’investissement)  interrogée par Cécile Peltier en mars 2018 : « l’enseignement supérieur est un marché comme les autres », elle se félicite que l’enseignement supérieur privé représente 18% des étudiants contre 10% il y a une décennie, c’est un marché dynamique… »[40]. Bruno Magliulo explique très bien sur le site Educavox  « le « boom » du privé dans l’enseignement supérieur français »[41] et les mécanismes en jeu avec, cette réputation d’offrir une formation en phase avec les attentes des employeurs et cette forme de chantage à la précarité qui conduit les familles à mieux accepter de payer pour les études si celles-ci conditionnent plus facilement l’obtention d’un emploi. Je ne devrais pas m’étonner alors des partenariats noués par cette école « d’excellence française » qu’est Science Po avec un grand nombre d’entreprises. La liste est longue et belle  et consultable sur le site de l’école pour les dons de 2019[42], petit florilège non exhaustif  mais évocateur : d’abord pour les soutiens inférieurs à 50 000 euros, ACCENTUR, Bouygues Telecom, Coca Cola, Facebook, Havas, Kering, Lazard, Orange, Publicis, SANOFI, TF1… et pour ceux supérieurs à 100 000 euros : AXA, BNP paribas, Carrefour, Chanel, France Television Groupe, Hermès, HSBC, Rothschild and co, Société Générale et enfin Total… Que du beau monde ! Le plus pur exemple de mélange des genres entre public et privé. J’ai choisi cette école en particulier car elle a vu passer en ses rangs nombre de serviteurs de l’Etat donc assurément de grands défenseurs du service public… Le cas de Total est particulièrement intéressant, le partenariat est noué depuis 2011[43] et un collectif d’étudiants de l’école (Sciences Po Zéro Fossiles) a voulu qu’il soit remis en cause en 2018 et expliquait que « l’influence de la société pétrolière et gazière se manifeste dans le contenu des cours, le choix des intervenants et dans les offres de stage ou d’emploi »[44], étonnant ça !
    Enfin pour le secteur de la Sécurité, quel bonheur de savoir qu’un certain Alexandre Benalla est en train de remettre un pied en France grâce à ses réseaux politiques comme le révèle Mediapart[45]. Lui qui était en train de développer son entreprise de sécurité privée COMYA créée en 2018, ne se cantonnait qu’à l’étranger suite à la décision de la CFDP (Commission de Déontologie du Service Public) d’une interdiction d’entretenir toute relation professionnelle avec des services publics de sécurité français ou avec des autorités publiques étrangères. Et bien nous sommes heureux de savoir que cette interdiction sera levée le 1 août 2021. Je suis rassuré qu’un tel personnage puisse œuvrer dans le domaine de la reconnaissance faciale et des «villes intelligentes »,  la farce continue…

    Mais d’aucuns avanceront tout de même que ce transfert généralisé du public vers  le privé à la manière des économies anglo-saxonnes serait bénéfique. On pourrait avoir quelques doutes si l’expérience passée ne nous servait pas de leçon. Hausse de la précarité, explosion des inégalités, impossibilité de se soigner pour  les personnes n’ayant pas un revenu suffisant dans un contexte de crise économique grave, les EU qui font face à l’augmentation de la bulle de la dette des étudiants reconnue comme un risque économique important, l’Angleterre qui renationalise une partie de son réseau ferroviaire, fiasco sur le territoire français avec la gestion des autoroutes ou la privatisation de l’aéroport de Toulouse, totale ineptie de la privatisation d’aéroport de Paris… Encore des doutes ? Mais alors comment mettre un coup d’arrêt à cette aberration ?

Une réponse possible

   Tout d’abord elle passe par une compréhension claire des enjeux. Il semblerait que la « saturation informationnelle » empêche la plupart des citoyens de faire un travail de projection pourtant simple en imaginant leur situation individuelle et collective dans une société privée d’une sécurité sociale digne de ce nom. Malheureusement, il sera bientôt trop tard pour réagir… qu’attend la majorité des citoyens français ? Se trouver dans la situation où ils ne pourraient plus soigner leurs enfants faute de moyens ? Si les institutions privées gardent pour l’instant des tarifs proches du secteur public c’est juste le fait de l’existence justement de ce secteur public. Si le privé phagocyte le public, c’est le sens de l’économie de marché, les tarifs ne seront plus conditionnés que par la conjoncture économique et l’Etat n’aura plus son mot à dire ou justement si, il ne pourra que parler… comme pour les plans de licenciement !  C’est l’anesthésie de la conscience populaire qui menace la France. Ceux qui nous ont précédé se sont battus pour nos droits et comme ils ont rendu notre pays plus vivable qu’ailleurs nous ne mesurons même plus la valeur de ce que nous nous apprêtons à perdre, nous considérons toutes ces choses comme acquises.
       Ensuite il serait nécessaire pour tous les fonctionnaires de « se penser » comme un seul groupe et organiser des mouvements de population massifs dans les rues de Paris et de toutes les villes de France pour faire naître une réelle crainte chez nos gouvernants. Car il est vrai que les principaux complices de cette manœuvre gouvernementale sont les acteurs mêmes de ces corps de métier de l’ensemble de la fonction publique, ces professionnels qui ne se considèrent pas comme les membres d’une même entité qui pourtant les embrasse tous. Jamais n’est évoqué un mouvement général de défense du service public en mettant en avant ponctuellement un nouveau corps de métier à  chaque manifestation. Ils permettent, par leur division, largement entretenue par les médias, le démantèlement petit bout par petit bout de l’institution publique. Les soignants d’un côté, les policiers de l’autre, les enseignants un autre jour, surtout ne pas se mêler aux autres, et surtout pas aux Gilets Jaunes qui pourtant parlent du service public comme de l’une de leur principale préoccupation. Il faudrait bien une action commune qui envoie un message fort à l’exécutif, peu importe qui se trouve à la tête de l’Etat, que Macron se maintienne, qu’il démissionne, qu’il soit destitué, qu’il change le gouvernement… il faudrait tous les aider à comprendre qu’il n’y a pas de négociation possible, ils doivent arrêter de détruire le service public, fleuron de notre nation et ultime rempart protégeant tous les citoyens face à un système économique en roue libre.
      Le dernier recours malheureux, en admettant que les deux autres étapes n’aient pas porté leurs fruits, que la situation se soit détériorée toujours plus, cette possibilité que nous espérons tous éviter serait le stade de l’insurrection violente… Une masse d’individus poussés dans leurs derniers retranchements, qui n’auraient plus rien à perdre et qui se battraient simplement pour réclamer une forme de justice incontrôlée…  
   
P.M.


Pourquoi je ne voterai pas à l’élection présidentielle de 2022

Dimanche 10 avril 2022 je ne serai pas en déplacement, j’aurai la capacité de me rendre au bureau de vote, je ne me désintéresse pas du tout...