mardi 18 février 2020

Pourquoi le quinquennat Macron est-il si absurde ?

    N’étant pas salarié d’une entreprise, ma connaissance de cet environnement professionnel est restée longtemps très parcellaire et relativement abstraite. Le recoupement d’informations a requis un temps de latence important malgré les signes se faisant de plus en plus clairs et pressants. D’où ce sentiment personnel que le fruit de cette réflexion se révèle tardivement ou du moins à contretemps. J’espère pour autant que l’idée générale sera présentée de manière assez explicite, précise et argumentée. Certains critiqueront volontiers le parti pris et je reconnais tout à fait une part de subjectivité ; cependant, étant donné le peu de recul dont peuvent faire preuve les acteurs et bénéficiaires des agissements que j’évoquerai, je considère que même si la distance prise n’est pas parfaitement juste, elle demeure indispensable à la critique de ces phénomènes. 

  Une simple photographie ? Non, c’est bien plus que cela, c’est une mentalité qui s’affiche, une vision de la société qui vous saute aux yeux, qui vous prend à la gorge et même aux tripes, hauts le cœur compris. Je fais référence ici à notre président de la République posant tout sourire avec un t-shirt dénonçant les ravages du LBD[1]. Ma première réaction : une incompréhension totale. Pourquoi ? Comment ? Se moque-t-il des manifestants éborgnés par ces armes institutionnelles ? Envoie-t-il un message à ses forces de l’ordre qu’il méprise depuis des mois (heures supplémentaires non payées, locaux toujours vétustes, aucune prise en compte de leur souffrance…) ? A quoi joue-t-il ? Folie ou inconscience ? Il est de ces évènements de prime abord anodins qui remettent les idées en place, qui permettent d’établir des corrélations qui se dérobent à une pensée stérilisée par des slogans et des envolées idéologiques partisanes simplificatrices. Ce genre d’épiphénomène qui éclaire les évidences sous un nouveau jour, qui donne la clé pour verbaliser ce que l’on sait, ce que l’on sent mais que l’on peine à expliquer correctement ; certaines actions sont bien plus signifiantes que tous les discours. 
L’état de sidération passé, j’ai très vite pensé aux campagnes de communication qui fleurissent et visent à verdir l’action de multinationales des plus polluantes ; une impression d’hypocrisie, une forme d’incongruité poussée à l’extrême que seuls les individus et entités hors sol peuvent dégager. Et l’évidence surgit : en fait il ne voit vraiment pas où est le mal ; c’est tout simplement une question de parcours, d’éducation, de culture personnelle. Et revient en mémoire cette histoire de « Start up nation » dont j’avais négligé l’un des aspects. En effet, je voyais dans ce slogan l’idée d’une nation qui serait à la pointe pour faire émerger de nombreuses « start up », qui multiplierait les aides, les investissements, ferait la promotion de ses champions à grands renforts de communication… Mais j’avais totalement omis cette autre idée de la nation française transformée elle-même en « start up » dont il serait le PDG, exportant le modèle de management d’entreprise à tous les aspects de la société (on peut d’ailleurs aisément remplacer « Start Up Nation » par « Entreprise France » ce qui lève le trouble suscité par cette expression se voulant moderne et innovante mais qui pour moi manque de précision et donc ne facilite pas la compréhension). Là l’ampleur du drame devient saisissante : la transformation de la France en cette nouvelle forme d’entreprise avec tout ce que cela comporte de déshumanisation, de religion du chiffre et de rationalisation économique ! La manœuvre est d’ailleurs subtile : crier sur tous les toits son amour de la République, de la démocratie, du service public tout en en sapant petit à petit tous les fondements. Et ce ne sont pas les parlementaires de l’opposition qui diront le contraire ; la tentative de  réforme de la constitution mise à mal par l’affaire Benalla est d’ailleurs un des aspects fondamentaux qui aurait pu accélérer le processus.

    Quelque chose aurait tout de même dû nous mettre la puce à l’oreille : les expériences professionnelles respectives d’un grand nombre des membres du gouvernement : Edouard Philippe ayant travaillé chez AREVA , Muriel Pénicaud ancienne DRH chez Danone et directrice de Business France , Emmanuel Wargon ancienne directrice de la communication et des affaires publiques chez Danone, Brune Poirson ancienne cadre chez Véolia, Jean Baptiste Djebarri ancien directeur des opérations de la compagnie aérienne privée Jetfly… Bien sûr il ne s’agit pas de reprocher les expériences professionnelles passées de certains de nos dirigeants mais de comprendre que la plupart ont été biberonnés à la culture d’entreprise et souvent à des postes de direction. Ajoutons à cela un grand nombre de députés LREM transfuges de ce même univers mais que l’on a préféré qualifié pudiquement de membres de la « société civile » ; cela permet d’avoir une petite idée de leur vision du monde du travail… 

    Pire que la photographie évoquée précédemment, cet amendement rejeté par la majorité au cœur même de l’assemblée : ces députés « macronistes » qui refusent donc d’augmenter le nombre de jours de congés accordés par une entreprise à son salarié au moment de la perte d’un enfant ! Pas besoin de réfléchir, on passe directement au stade de l’envie de vomir et de frapper quelque chose de toutes ses forces pour évacuer sa rage ! Ces individus sont incapables de comprendre que pour la majorité des français et surtout pour la plupart des mères et pères de famille, les enfants sont le bien le plus précieux et leur perte le pire drame imaginable. Il est des situations dans lesquelles la considération économique n’a plus lieu d’être et ce quelles que soient les pertes financières escomptées ; pourtant eux osent comparer symboliquement la perte d’un être cher à des lignes de comptabilité d’une entreprise ? Honte à eux, honte à cette majorité. Les plus complaisants crieront à l’erreur de parcours ; il s’agit plutôt d’une nouvelle vague dans la dérive entamée dès 2017. Rappelons d’ailleurs les prémices de ces votes indignes lorsque cette même majorité avait déjà voté contre l’interdiction des publicités vantant les produits néfastes pour les enfants de moins de 12 ans[2] ou encore lorsqu’elle s’est montrée incapable d’œuvrer à l’inscription dans la loi d’une présomption d’absence de consentement en dessous de 15 ans[3] malgré les demandes d’associations de protection de l’enfance[4]. Comment accorder un quelconque crédit à ces personnages qui ne placent pas la protection de nos enfants comme objectif principal ?  Notons que le « grand patron » est d’ailleurs venu éteindre l’incendie en rappelant ses troupes à l’ordre[5] ; mais le mal est déjà fait et étant donné son passif en matière de sincérité et de communication, il existera toujours la suspicion d’un bricolage de dernière minute juste bon à ne pas se mettre à dos l’opinion publique dans son ensemble en se défaussant lâchement sur des députés dépourvus de toute fierté.  

    C’est bien la contamination par cette mentalité associée à la multiplication de ces allers-retours incessants entre public et privé  qui fragilisent l’Etat français dans sa mission première de recherche de l’intérêt général. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, le journaliste Vincent Jauvert explique très bien le processus de « pantouflage » qui touche la haute fonction publique dans son ouvrage Les intouchables d’Etat. Comment faire confiance à des individus qui profiteront de leur connaissance des arcanes du système administratif public pour guider dans leur action des groupes privés moyennant de grasses rémunérations ? On peut voir que la porosité entre public et milieux des affaires est totale mais la grande nouveauté réside dans le fait qu’en « macronie » on atteint un paroxysme. Il y a ce côté décomplexé ; nous sommes passés d’une pratique en quelque sorte inavouable à une habitude  valorisée et encouragée. Il n’y a donc plus aucun autocontrôle, l’absence de limites devient la règle ce qui contribue à déséquilibrer totalement la structure étatique qui penche dangereusement vers le secteur privé… Dès lors, qui peut imaginer décemment que nous sommes réellement représentés, que nos intérêts sont préservés ? A moins de croire encore à ce mythe du « ruissellement » largement démenti par les faits. 

    En se basant sur cette hypothèse d’un pouvoir exécutif conditionné par le management d’entreprise moderne on comprend bien mieux toutes les dérives auxquelles nous assistons actuellement : mensonges éhontés, rapports officiels bidonnés, mesures insensées… et tout cela en toute impunité, comme si le poste hiérarchique donnait tous les droits. La réforme des retraites en est la parfaite illustration et l’exemple des professions libérales est évocateur : si le texte était adopté en l’état, il y aurait une augmentation très importante  des cotisations retraite pour les professionnels ayant un chiffre d’affaire annuel inférieur à 40000 euros ; ces cotisations passerait de 14% actuellement à 28%. Pour donner un ordre d’idée, un indépendant payant actuellement 7000 euros annuellement passerait à 14000 euros… d’où la menace pour certains de devoir mettre la clé sous la porte. Tout cela n’est que pure folie ; pour ceux qui ne comprendrait pas, il y aurait un passage brutal de la condition de membres de la classe moyenne supérieure se pensant à l’abri à celle de certains gilets jaunes de la première heure qui expliquaient ne pas pouvoir remplir leur frigo le 15 du mois ou ne pas pouvoir honorer leurs traites d’habitation ! Pour quelqu’un qui travaille souvent plus de 50 heures par semaine, prend rarement 5 semaines de congés toujours avec pertes financières directes avouons que cela fait un peu désordre. Et comment expliquer que seuls ceux qui gagnent le moins paieront  plus ? Mais qu’est ce qui leur passe par la tête ? Et ce ne sont pas les explications alambiquées évoquant un lissage sur plusieurs années, des compensations probables et une conjoncture sans doute favorable qui  pourront apaiser les esprits ; on ne peut tout simplement pas justifier l’injustifiable. Encore plus fort, « dans le même temps » on apprend que pour les cadres du privé les mieux rémunérés,  c’est à dire au dessus des 120000 euros annuels, les cotisations passeront de 28% à 2,8% ! Symboliquement c’est effroyable ! Mais qui a pu « pondre » une réforme aussi inepte ? Une soi-disant concertation de deux ans qui se termine par un travail vite fait mal fait. Que se passe-t-il ? Ont-ils un tableau excel à la place du cerveau ? Et ce n’est pourtant pas une farce…   

     Cet exemple est particulièrement efficace lorsque l’on tente d’expliquer le marasme dans lequel nous plonge le gouvernement avec cette réforme. A un interlocuteur me demandant mon avis sur la question, j’ai expliqué ces faits et l’ai interrogé à mon tour : « Comment ont-ils pu seulement oser proposer de telles choses ? Cela n’a aucun sens ! » Et bien la réponse m’a surpris au plus au point : «Mais si, c’est tout à fait possible, on voit que vous ne travaillez pas en entreprise. » Et là commence un déferlement d’exemples de mesures prises par une direction en totale contradiction avec les réalités du terrain, la morgue et la mauvaise foi des décideurs qui vont expliquer que « ce sera mieux pour le groupe ». Et si d’aventure les conséquences sont bien délétères, ce n’est pas du fait de cette décision erronée mais plutôt du fait de la conjoncture ou de l’incompétence des équipes qui n’ont pas su mettre en œuvre un plan qui les dépasse. Cela me rappelle bien quelque chose… et me reviennent alors en mémoire tous les autres exemples entendus ces dernières années : ici une femme mise au placard à son retour de grossesse car ne pouvant garder l’amplitude horaire d’avant l’heureux événement, là le burn out d’un DRH qui revient au travail et terrorise encore plus ses équipes, ou encore le chef de service qui harcèle les salariés au point de les faire fondre en larmes pendant les réunions, les postes non remplacés avec charge de travail qui augmente pour les restants et dont les cris d’alarme sont reçus par la direction avec la « stratégie de l’autruche » ou du « jusqu’ici tout va bien », le collègue qui fait double emploi pendant plusieurs mois après la promesse d’une évolution et qui, lors du rendez-vous attendu est accueilli par un « mais tu sais en ce moment la situation est compliquée… »… Et pour ceux qui voudraient jouer les fortes têtes, l’éternel laïus : « mais personne ne vous oblige à rester, vous être libre de partir ». C’est un peu comme être  Libres d’obéir  pour reprendre le titre de l’essai de Johann Chapoutot qui, d’une certaine manière, interroge des influences du « management » moderne à travers l’évocation de la carrière de Reinhard Höhn, cadre du troisième Reich qui, étonnement, a pu développer ses théories et retrouver un certaine reconnaissance dans l’Allemagne d’après-guerre. Pour ce penseur, paradoxalement, pas d’autoritarisme directement appliqué mais un management par objectifs avec un salarié déconnecté de l’appareil décisionnaire et que l’on invite à l’autonomie et à la responsabilisation sous une apparente bienveillance pour mieux le rendre responsable justement des échecs en cas de faillite. Et tout cela sans aucune possibilité de questionner le manque de réalisme des dirigeants, seuls individus reconnus comme totalement rationnels. Et que dire, lorsque l’on apprend que cet individu a été l’un des précurseurs de la « Nouvelle Gestion  publique » où « le progrès est donc l’indifférenciation croissante entre administration et entreprise, secteur public et secteur privé ». Bien sûr, il serait bien malvenu de réduire le champ énorme du « management  d’entreprise » au simple exemple de l’Allemagne nazie  et l’auteur se garde bien de franchir ce cap en prenant toutes les précautions d’usage : renseignement sur le discrédit subi par Hohn en fin de carrière après des révélations sur son passé, évocation de la recherche dans ce domaine sans doute plus prolifique à la même période et même bien avant dans le monde anglo-saxon. On peut ainsi évoquer l’avènement aux Etats-Unis dans la première moitié du 20ème siècle du Taylorisme puis du Fordisme reprenant les principes d’une nouvelle Organisation Scientifique du Travail appliquée à la production de masse ; avec tout ce que cela comporte d’aliénation pour le salarié. Notons aussi le développement du « lean management » après la Seconde Guerre mondiale, par le groupe Toyota au Japon. Toujours ce même objectif d’ « optimiser le travail (…) par l’élimination systématique du gaspillage » comme l’évoque Sylvaine Perragin dans son ouvrage Le salaire de la peine, Le business de la souffrance au travail.  Je considère, pour ma part, que c’est là l’un des revers de la médaille d’une mondialisation dite « heureuse » qui peut aussi être à l’origine d’une « malsaine » émulation entre théoriciens de tous bords qui visent à gérer au mieux les facteurs de production à grande échelle (nous parlons bien aussi des êtres humains, employés, salariés, travailleurs…) en orientant les objectifs vers la productivité et l’efficacité.
              Admettons tout de même qu’il ne faudrait pas laisser penser que toutes les entreprises ont le même schéma de fonctionnement. Certaines considèrent sûrement réellement leurs salariés, ne font pas de chantage au licenciement, n’imposent pas de décisions verticales arbitraires, obéissent à une certaine forme de bon sens. C’est sans doute lié au fait qu‘elles conservent une « taille humaine » , elles ne placent pas le gain de productivité comme seul objectif  et ne renvoient pas les individus employés à de simples lignes de coûts de production. Il est vrai que suivant son propre prisme de lecture, on aura tendance à ne faire cas que des faits qui confortent des idées parfois préconçues. Je reconnais volontiers ce biais d’interprétation, cependant, au delà des simples témoignages informels (il est plus fréquent d’entendre des plaintes concernant les dysfonctionnements plutôt que des discours laudateurs décrivant un environnement professionnel sans accroc) certains exemples très actuels ne peuvent être ignorés. Le premier retenu est un ouvrage au titre évocateur : DRH la machine à broyer . Didier Bille, ancien DRH, nous livre un témoignage de première main à la fois instructif et révoltant : « Cette fonction (DRH) est aujourd’hui devenue le bras armé des directions, des actionnaires et de leur politique de la terre brûlée. » Son expérience dans des grands groupes et ses analyses ne laissent aucune place au doute : «(…) dans cette entreprise comme dans beaucoup d’autres, il n’existait plus aucune solidarité entre les salariés » ; « dans l’entreprise, cet égoïsme, cette atomisation sont encouragés et organisés activement par les politiques de gestion du personnel et de management (…) ». Toutes les descriptions de situations vécues montrent clairement que le salarié est considéré comme un outil ayant un coût précis et une certaine durée de vie et dont on peut se séparer dès que l’utilité est mise en question… Toutes la machinerie est parfaitement décrite : les techniques, les excuses, les dissimulations, l’hypocrisie…  Pour ceux qui mettraient en doute la parole de ce témoin clé, qui voudraient faire passer ces informations pour des délires et fantasmes d’un individu isolé et revanchard, qui proposent de simplement détourner le regard , le mur du réel vient remettre la problématique devant les yeux. Le second exemple retenu : le procès France Telecom (maintenant Orange), la mise en cause de ses cadres et surtout leur condamnation. On a pu être effaré en entendant les mots employés par cette équipe de démolisseurs pour expliquer et justifier leurs actions : Didier Lombards parlant des départs de salariés « par la porte ou par la fenêtre »[6], la fausse justification des 22000 départs imputables, selon la défense, à une mauvaise situation financière de l’entreprise alors qu’il est montré qu’il s’agissait d’augmenter le cours de l’action  et ainsi mieux se rémunérer[7], le DRH qui lance un « crash program »[8]… et, de l’autre côté, les témoignages des plaignants évoquant le mépris, le harcèlement moral, les situations de détresse, les dépressions jusqu’aux suicides[9]… Mais tant que l’on reste au stade de l’instruction, certains peuvent toujours parler d’erreur mais pas de faute, d’immoralité mais pas d’illégalité, d’autres ne voudront pas reconnaître la responsabilité des dirigeants et oseront même avancer que pour les suicides « c’est plus compliqué que cela, certaines personnes sont plus fragiles… » jusqu’à ce que le verdict soit rendu : condamnation pour « harcèlement moral institutionnel »[10]. Pierre Wenès, Olivier Barberot et Didier Lombard condamnés à 12 mois de prison dont 8 avec sursis et 15000 euros d’amende ; seulement 75000 euros d’amende pour France Télécom. A mon sens des peines dérisoires étant donné qu’il y a eu des morts. Comme si le monde du travail, le système judiciaire et donc notre société dans son ensemble avait permis le développement d’une forme moderne de « banalité du mal » que n’aurait sans doute pas démenti Hanna Arendt. C’est cependant historique car cela donne la preuve de l’existence d’un système institutionnalisé, d’une méthode de direction dont l’objectif est bien la casse des salariés dans un but de rentabilité ; fini les procès en « complotisme », impossible de se cacher derrière la supposée fragilité de certains salariés, la faute est avérée, les réparations vont pouvoir être exigées. Comme si un spectre immatériel, irréel venait de prendre corps devant nous ; il s’agirait de le saisir de toutes nos forces pour qu’il ne se dérobe plus jamais.         

     A ce stade, pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus par le parallèle que je propose entre situation vécue en interne dans une entreprise comme France Télécom et notre situation à tous, en tant que citoyens de la nouvelle entreprise France, je me propose de reprendre certaines comparaisons en passant à chaque fois de l’échelle restreinte « entreprise » à l’échelle globale « France ». Tout d’abord, admettons que la direction d’un groupe peut être assimilée au pouvoir exécutif : président et directeurs généraux équivalent dans la situation « macronienne » au  Président de la République associé aux ministres ; pour faire appliquer les procédures aux employés, les équivalents des DRH, directeurs juridiques et autre directeurs marketing ou financiers, à l’échelle France on aura les députés de la majorités qui appliquent le plan de la direction (ou de la présidence) en faisant voter des lois, associés au secteur judiciaire (normalement toujours indépendant malgré les nominations aux postes de procureur directement liées au pouvoir exécutif…), à la police pour les faire respecter quels que soient  les moyens (malgré le sentiment qu’il existe certains secteurs ou l’impunité règne…) et aux directeurs d’administration ; enfin, la force productive de l’entreprise, les salariés seront remplacés à l’échelle de la France par tous les concitoyens ; pour le cas des fonctionnaires directement liés à l’Etat c’est beaucoup plus évident, mais pour le reste des secteurs d’activité il faut se figurer que nous sommes tous censés nous plier au projet déterminé par la direction même si seulement 20% de la population a choisi de travailler « avec » elle (et pas « pour » elle, ne leur en déplaise).
     Maintenant les exemples plus concrets. Est-il besoin de revenir sur les similitudes flagrantes en ce qui concerne le jargon ? L’innovation est surtout langagière avec cette espèce de novlangue « franglaise » insupportable : « process », « disruption », «deadline », « retro-planning », « faire sens » (pour « make sens »), « force de proposition », « updater » (pour « mettre à jour »)… Pour en revenir à la langue de Molière, on trouve des similitudes jusque dans le vocable employé sans cesse : les appels du gouvernement à l’ « autonomie » des citoyens, à leur « responsabilisation », à la participation au « projet France » établi par d’autres… Tellement flagrant que cela passe inaperçu, comme si la grosseur du trait rendait le discernement impossible.
     Je reprendrai ici deux exemples empruntés de nouveau à Didier Bille pour les transposer à l’échelle nationale. Son ouvrage devrait d’ailleurs être reconnu « d’utilité publique » et être étudié en cours d’économie obligatoire dans tous les lycées, par principe de précaution et dans le but de préserver la santé mentale de nos enfants. Dans un chapitre particulièrement édifiant, « Licenciement collectif pour les nuls », il explique très bien comment un groupe peut mettre volontairement  un site de production en faillite pour s’en défaire : selon lui il suffit de le rendre non rentable par un certains nombre de mesures dont l’objectif est l’augmentation des coûts de production (en délocalisant la production par exemple). Quel rapport avec la politique gouvernementale me direz-vous ? Et bien on peut identifier dans  de nombreux cas une logique tout à fait similaire. Il s’agit de mettre en faillite un service public pour… s’en défaire ( Privé, privé quand tu nous tiens. On peut bien dire: Adieu santé publique!). Je reprendrai quelques exemples qui pour moi sont les plus gravissimes car des vies sont directement en jeu. Pour la Sécurité Sociale, dont j’ai déjà évoqué le cas plus précisément dans un texte précédent, je rappellerai seulement ici que la manœuvre qui consiste à faire passer dans le budget général les excédents de cette institution, à baisser les cotisations sociales à chaque fois qu’on affiche la volonté de redonner du pouvoir d’achat (le choix n’est pas d’augmenter les salaires par exemple) conduisent forcément à un décrochage budgétaire et donc à terme à une faillite du système… pas très difficile de justifier ensuite de tout changer. C’est pareil pour l’Hôpital Public : baisse des budgets de fonctionnement depuis de nombreuses années, aucune revalorisation des salaires, logique du chiffre dénoncée par  tous les professionnels, fermeture de services… Comment expliquer la totale surdité du gouvernement malgré les grèves administratives, la souffrance des salariés, la multiplication des manifestations…  si ce n’est par l’hypothèse d’une volonté de pourrissement qui rendra acceptable  la  possible privatisation du secteur de la santé complètement dépassé car abandonné. Enfin, le cas de cette magnifique réforme des retraites. Là c’est encore plus fou, on atteint réellement un autre niveau, on ne s’embarrasse même pas de l’attente d’un décrochage budgétaire, on le crée artificiellement de toute pièce. En effet, pour justifier la réforme urgente, le gouvernement parle d’un rapport faisant état d’un déficit allant de 12 à 15 milliards d ‘euros. Cependant, n’importe quel économiste honnête reconnaitra que ce déficit n’existe pas pour l’instant ; il est issu de prévisions qui dépendront directement des mesures de réduction d’effectifs de la fonction publique qui feront diminuer mécaniquement le chiffre des cotisations sociales. CQFD, on atteint ici des sommets d’inanité ! D’une pierre deux coups, réduction d’effectifs donc destruction du secteur public et, en plus, décrochage budgétaire qui justifie un changement de système ; mais le plus fort c’est que tout cela ne relève que de prévisions orientées, comme si on devait obéir à une prophétie auto réalisatrice ! C’est là le plus affligeant, ils ne font preuve d’aucune inventivité, ne s’embarrassent pas de la moindre innovation, ils déroulent à la lettre le manuel du parfait petit manager. 
     Autre morceau choisi dans le chapitre : « Effet boomerang » ; l’auteur explique qu’il est tout simplement inconscient pour un salarié de vouloir remettre en cause les pratiques de la hiérarchie. La sentence mérite d’être citée : « Les entreprises, bien que prétendant le contraire, ne supportent pas la critique, la remise en cause, le courage (le vrai) et la solidarité entre les salariés. » Très bonne explication de cette manière d’appréhender les relations de pouvoir qui pourrait expliquer cette impression de mépris, d’isolement, d’absence d’écoute qui se dégage de ce gouvernement et surtout de la personne du Président qui prend vraiment à cœur son rôle illusoire d’unique décideur légitime.  On peut aussi voir dans ces points d’analyse la matrice de la débâcle extraordinaire qui semble toucher cette équipe gouvernementale dès que les mouvements sociaux se font massifs et parfois violents. Ils ne savent tout simplement pas appréhender la chose, cela leur est totalement étranger, un angle mort de leur monde intellectuel. Ils fonctionnent vraiment en circuit fermé, comme le comité de direction d’une grande entreprise. Ils n’ont jamais vu ça dans leur carrière et ne comprennent tout simplement pas les ressorts  de ces phénomènes. Ceci explique leur incapacité à les prédire car leurs expériences passées ont encré en eux la certitude qu’une décision ne peut être remise cause sans se solder soit par une négociation favorable à l’entreprise soit par un licenciement avec le départ des fortes têtes. C’est là l’écueil majeur, à l’échelle d’une nation, vous ne pouvez pas faire disparaître le problème, celui-ci perdure si une solution pérenne n’est pas trouvée et les frustrations grandissent au risque de voir se développer des comportements de plus en plus violents. A l’échelle d’un pays, il ne s’agit pas d’un plan de licenciement qui compte sur la solidarité nationale pour amortir la chute, mais d’un plan de précarisation national et ce qui est détruit n’est pas seulement l’emploi de milliers de personnes, c’est surtout l’ensemble du système de solidarité. Leur vision semble restreinte à un cadre dans lequel vous pouvez faire sortir les éléments perturbateurs qui compteront sur des dispositifs sociaux pour les prendre en charge ; cependant si on élargit le cadre vous ne pouvez pas traiter des éléments vus comme « perturbateurs » dans l’accomplissement du plan patronal (précaires, accidentés de la vie, malades chroniques, psychotiques, personnes incapables de se fondre dans le moule…) en les sortant du jeu, parce que là il n’y a pas de plan B pour eux et vous les obligerez à lutter pour leur survie. Encore plus loin, lorsque l’on mesure le degré d’attaque contre les services publics, on ne peut être que mortifié car ils sont  en train de détruire ce qui permet justement d’assurer une cohésion sociale minimale, ce qui permet de maintenir encore dans le cadre national un nombre grandissant d’individus qui n’auraient d’autres choix que de tenter de s’en sortir par tous les moyens, fussent-ils hors du cadre légal… C’est d’autant plus inquiétant lorsque l’on apprécie l’incompétence flagrante mise en jeu dans l’établissement des études d’impact. De fait, toutes ces mesures ineptes qui s’enchainent, qui passeraient pour une audace, une prise de risque valorisable dans un milieu économique rompu au manège des montagnes russes financières en toute impunité deviennent de pures folies lorsqu’elles sont prises par un chef d’Etat en exercice. Dans ce cas, le risque n’est pas le décrochage de la comptabilité de l’entreprise que l’on peut maquiller par un tour de passe-passe, mais bien un risque d’implosion d’une société dans son ensemble ; et là aucun plan de communication ne pourra plus sauver la face. Si tout cela continue, une hécatombe est possible et ils sont tout simplement incapables de l’envisager. Pourtant le processus risque de s’emballer comme le montrent les suicides qui se multiplient déjà dans les secteurs professionnels délaissés par les mesures gouvernementales (enseignement, police, hôpital, agriculture, etc.). 
   Si l’on conçoit la société française comme un tout, un organisme dont tous les individus seraient des cellules cérébrales indissociables les unes des autres, j’ai la nette impression que les dirigeants actuels font un pari très périlleux. Ils pensent sans doute que cet organisme est « mûr » pour ce type de fonctionnement, comme si insidieusement, cette culture du management à l’ « anglo-saxonne » avait colonisé tous les esprits. Et l’incapacité organisée à s’indigner pour les propres acteurs de certaines firmes fait que cette maltraitance du quotidien semble s’imprimer dans la rétine de beaucoup comme une image subliminale qui viendrait conditionner toutes les consciences.  C’est là, à mon sens, l’erreur d’appréciation majeure. Les gens subsistent, supportent parfois l’inacceptable car il y a pour certains, lorsqu’ils sont entourés, une scission entre le monde de l’entreprise, ses codes et la sphère privée au sein de laquelle on peut trouver l’apaisement. Vouloir faire pénétrer la raison d’entreprise et ses errements dans la vie intime devient juste insupportable, surtout qu’ils ne veulent épargner personne…
     
   L’enjeu est donc le suivant : est-ce que, collectivement, durant ce quinquennat nous allons laisser aboutir cette entreprise gouvernementale et la dissémination de leur mode de penser à toutes les institutions et par extension à tout le domaine public ? Personnellement, je me refuse à croire que cette colonisation des esprits est arrivée à son terme et quelques indices me rassurent : manifestations des Gilets Jaunes, manifestations d’activistes écologistes, manifestations syndicales, manifestations contre les retraites, actions diverses et variées… 
     Il serait peut-être temps de revoir totalement notre système de valeurs, d’abandonner  la priorité donnée à cette idée de « premier de cordée » pour la remplacer par la valorisation du concept de « décence ordinaire » si bien développé par un certain George Orwell. Penseur, s’il en est, qui avait largement anticipé les conséquences désastreuses de la logique capitaliste et de la financiarisation à outrance de tous les secteurs de nos sociétés occidentales. 

P.M.


mardi 17 décembre 2019

Expression efficace des colères sociales.


Dans le texte qui suit nous pourrons noter quelques répétitions avec le billet d’octobre 2019. L’explication est simple, prenant en compte l’urgence de la situation, il s’agit de faire une proposition plus concrète, plus précise, en tentant d’être novateur tout en insistant sur les idées principales déjà développées.

Proposition d’action visant à faire reculer ce gouvernement sur la question des retraites (pour commencer).

    Malgré des mobilisations massives et bien organisées les 5, 10 et 17 décembre 2019, le pouvoir exécutif ne semble pas vouloir entendre raison et ne parle pas de retirer cette réforme ; il est donc nécessaire de changer de mode opératoire afin de contrer les stratégies gouvernementales.
    Nombre de professionnels, totalement opposés à la réforme des retraites, ne peuvent pas se mobiliser durablement pour différentes raisons : des questions d’éthique médicale pour certains, de faible capacité de nuisance envers le gouvernement pour d’autres, de pertes financières impossibles pour un grand nombre d’entre nous. Nous pouvons citer les professionnels de santé, les enseignants, les pompiers, des indépendants, certains salariés du privé… Compte tenu de l’épreuve de force engagée par l’exécutif, il serait peut-être temps de faire évoluer le mode d’action avec l’aide  primordiale de la SNCF et de la RATP. Ces derniers ne pourront pas tenir indéfiniment et la bataille de l’opinion risque d’être perdue si le conflit perdure.
    Une manière de faire basculer le rapport de force en faveur des opposants à la réforme serait une opération « transports gratuits » le samedi, associée à un appel aux autres corps de métier pour se rendre en nombre manifester sur Paris et dans les grandes villes, proche des lieux de pouvoir. Ce serait un bon moyen d’éviter à de nombreux concitoyens de perdre une journée de travail tout en leur donnant la possibilité d’exprimer leur colère au plus près des instances de décision. Pour cela il faudrait s’assurer du concours d’un maximum de professions ; l’état de désarroi dans lequel se trouvent une grande partie de nos concitoyens notamment dans les services publics (cf billet précédent) devrait tous nous pousser à cette mobilisation comme réflexe de survie. Bien sûr ; ce n’est plus le moment d’avoir des états d’âme et une peur irrationnelle d’être mêlés aux Gilets Jaunes qui ont été discrédités, à tort selon moi, par beaucoup de nos médias traditionnels. Il s‘agit tout simplement d’adopter une stratégie ayant déjà porté ses fruits et donné des sueurs froides au pouvoir en place (cf billet précédent). "Il n’est pas question de se mettre volontairement dans une situation illégale, il est tout à fait possible de prendre les pouvoirs publics à leur propre jeu" (cf texte précédent) en déclarant toutes les manifestations pour chaque corps de métier dans des rues différentes, le plus proche possible des zones sensibles (Elysée, Assemblée Nationale, Champs-Elysées, Place de l’Etoile…). Naturellement, une saturation de l’espace par des groupes importants dans de très nombreuses artères de la ville rendra quasiment impossible l’anticipation des mouvements de foules. 
   
De nombreux avantages :
-Impact médiatique important dès la première annonce officielle avec le retour du spectre des manifestations « déstabilisantes » de fin 2018.
-Effondrement de la rhétorique gouvernementale visant à isoler les cheminots en expliquant qu’ils ne luttent que pour leurs régimes spéciaux. 
-Retournement certain de l’opinion en faveur du mouvement, surtout si les services publics de santé, d’éducation et de sécurité adhèrent en masse.
-Répression policière plus difficile (nous l’espérons malgré les images affligeantes lors des manifestations des pompiers) car des corps de métier identifiés ne pourront être discrédités en arguant du flou des revendications comme cela a déjà été fait.
-Possibilité de jonction des contestations et évolution, à terme, vers une mise en échec plus générale de ce gouvernement. 

Questionnement concernant la réalisation :
Est-ce réalisable d’un point de vue technique et les conducteurs adhéreront-ils en majorité à la manoeuvre ? 
Faut-il s’adresser à la base des syndicats plutôt qu’aux directions souvent plus frileuses ?

    J’espère que cette proposition ne sera pas considérée comme impossible car il ne faudrait pas confondre une chose impossible avec une chose qui n’est jamais arrivée mais peut advenir. Si d’aventure cette suggestion n’était pas retenue, je souhaite beaucoup de courage et assure de mon soutien toute personne  luttant d’une manière ou d’une autre pour la sauvegarde du service public et la conservation d’acquis sociaux, piliers de notre modèle social français.

P.M.

jeudi 31 octobre 2019

Pourrions-nous imaginer un mouvement populaire massif et efficace capable de contraindre notre gouvernement sur la question sociale ?

     Est-il besoin ici de rappeler le désarroi exprimé par un grand nombre de nos concitoyens qui voient leurs conditions de travail et par extension leurs conditions de vie se détériorer jusqu’à un niveau jamais atteint depuis la période d’après guerre ? Comment ne pas comprendre le désespoir qui est en train de se muer en rage pour nombre d’entre eux ? Cris d’alarme jusqu’au suicide chez les personnels de santé, cris d’alarme jusqu’au suicide chez les enseignants, cris d’alarme jusqu’au suicide chez les forces de l’ordre, cris d’alarmes jusqu’au suicide chez les agriculteurs… N’a-t-on pas entendu les plaintes toujours vivaces des Gilets Jaunes concernant un droit élémentaire à vivre dignement, surtout lorsqu’on apporte sa contribution à la société française en terme de travail et d’impôts ? C’est tout le tissu social français qui est en train de se déchirer. Comment croire, pour ceux qui ne sont pas encore touchés, que laisser leurs pairs à leur misère va les préserver longtemps ? C’est le principe de base de toute société : une interconnexion entre les individus qui oblige à la considération, et en France, à la solidarité héritée du Conseil National de la Résistance. Prenons l’exemple des services publics ; si nous laissons sombrer ces personnes qui tiennent à bout de bras les services de santé, d’enseignement et de sécurité, comment espérer un seul instant que la société française dans son ensemble ne s’effondre pas ? Comment imaginer être soigné correctement dans des  services hospitaliers à bout de souffle, comment oser évoquer une école de la confiance lorsque les enseignants déconsidérés par leur propre gouvernement n’ont même pas les moyens de réaliser leur mission, comment croire qu’il serait possible d’assurer la sécurité de nos familles lorsque des fonctionnaires de police ne sont même pas payés et sont même poussés à réprimer les français défendant leurs droits ? Il serait d’ailleurs bon de faire référence à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, article 12 : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». En somme faut-il préciser que les forces de l’ordre ont pour mission la protection de l’ensemble du peuple français et non pas la protection d’une petite caste de dirigeants veillant sur leurs propres intérêts contre ceux de leur population ? 
Pour toutes les professions évoquées, la mobilisation, la manifestation de la colère ne sont même plus des questions d’idéologie ou de principe, c’est devenu une question de survie. Pour nous tous, par solidarité, il est indispensable de nous mobiliser massivement. Nous n’avons plus le choix, il faut œuvrer à la préservation de nos droits sociaux tout en gardant en ligne de mire l’intérêt général, seul garant d’une existence décente pour nos enfants quels que soient leur position sociale et les accidents de la vie qui pourraient les toucher. 

     Intéressons-nous aux évènements récents, marquants en terme de mobilisation populaire et ayant  montré une certaine efficacité. Nous ne pouvons pas contester le fait qu’un seul mouvement a engendré une inflexion directe et médiatiquement importante de la part du président de la république depuis le début du quinquennat : le mouvement des Gilets Jaunes. Pourquoi a-t-il réussi là où tous les autres ont échoués dès le début du quinquennat Macron (manifestation pour les services publics, mouvements syndicaux contre la réforme du code du travail, mouvement des cheminots contre la réforme du statut…) ? Plusieurs raisons à cela ; tout d’abord en terme de calendrier, le choix du samedi est le plus judicieux car il permet à un maximum d’actifs de se mobiliser en limitant les conséquences sur leur activité professionnel, la mobilisation est donc possible au long court comme nous pouvons encore le voir aujourd’hui (bien sûr ce n’est vrai pour un certains nombre de services publics et les commerçants des secteurs géographiques touchés ne seront sans doute pas de cet avis). Ensuite en terme d’organisation ou plutôt de désorganisation ; le caractère spontané non déclaré a clairement pris de court l’Etat. Il suffit de voir les cafouillages incessants en terme  de maintien de l’ordre qui n’ont cessés d’émailler les manifestations : au contact/pas au contact, lieu autorisé/lieu interdit, force mobiles/forces fixes… les premières manifestations sur les champs Elysées ont été dans ce sens spectaculaires. Rappelons tout de même qu’au plus fort de la mobilisation le président avait affrété un hélicoptère afin de pouvoir être exfiltré si nécessaire… nous ne sommes pas loin d’une version moderne de la fuite à Varennes… Enfin intervient la question de la « violence ». Le débat n’est toujours pas tranché à ce sujet entre partisans de la manifestation pacifique qui vise à impressionner par le nombre, et ceux plus radicaux prônant de la manifestation « sauvage » à l’origine de dégradations matérielles et d’affrontements plus ou moins volontaires avec les forces de l’ordre. Objectivement, il faut reconnaître qu’en France, malheureusement, le temps n’est plus à la manifestation regroupant des millions de personnes ; en effet l’individualisme galopant, le manque d’empathie, l’indifférence quant aux conditions de vie des plus précaires  et l’incapacité à penser l’intérêt général pour une grande partie des français rendent impossible une mobilisation réellement massive. Cependant, bien que le nombre de manifestants n’ait pas été extraordinaire, les Gilets Jaunes ont bien eu un effet marquant, il était d’autant plus frappant de voir le président français battre sa coulpe le 10 décembre après être sans doute sorti difficilement d’un état de grande sidération. Il faut dire que les images de chaos en plein cœur de Paris ont dû le faire largement réfléchir. On peut d’ailleurs se demander si nous n’avons pas assisté là à une erreur stratégique majeure de la part du gouvernement. Pour discréditer ce mouvement il est de plus en plus clair que la hiérarchie policière s’est bien gardée de faire interpeler en amont des manifestations les éléments les plus « perturbateurs » comme l’explique Linda Kebbab sur le plateau de canal plus dans l’émission l’info du vrai le 2 octobre 2019[1]. Les pouvoirs publics espéraient-ils dégoûter un grand nombre de manifestants modérés et dans le même temps retourner une opinion publique pleine de bons sentiments ? La question demeure sans réponse mais on a pu voir le résultat avec l’apogée de l’Arc de triomphe… Il est d’ailleurs particulièrement intéressant de remarquer que nos chers éditorialistes des grandes chaînes d’information nationales deviennent tout de suite moins loquaces et véhéments lorsque les débordements ont lieu dans les manifestations au Venezuela, en Algérie, à Hong Kong,  au Chili, à Barcelone ou au Liban… 

Il suffit alors de connecter les revendications sociales et même environnementales avec les constats faits à propos des dernières manifestations évoquées et une seule conclusion s’impose. Le personnel de santé, les enseignants, les agriculteurs, les policiers (quand ils se seront rendus compte qu’ils sont les instruments d’un gouvernement qui les méprise), les écologistes… devraient tous s’organiser pour se réunir le samedi sur Paris si possible (centre du pouvoir) ou dans les grandes villes de leurs régions respectives. Il ne s’agit pas de reprendre à leur compte toutes les revendications des Gilets Jaunes mais d’amener les leurs dans le même espace temps (même ville au même moment). Bien sur il ne s’agit pas non plus d’être dans l’illégalité en ne déclarant pas les manifestations, au contraire, il serait même possible de prendre le gouvernement à son propre jeu en les déclarant dans un maximum de rue d’une même agglomération ; une saturation de toutes les artères de la ville serait alors possible naturellement en cas de grande affluence. Nous pourrions même espérer dans ces circonstances un rapprochement entre les différents acteurs qui pourraient y voir l’occasion de mener une lutte commune. Une bonne manière de réhabiliter dans l’opinion publique les Gilets Jaunes largement discrédités, à tort, par la majorité des médias traditionnels depuis des mois. Si le point de départ du mouvement a bien été la hausse de la taxe sur les carburants, malgré l’aveuglement médiatique, les revendications ont très vite évoluées vers l’exigence d’une société plus juste et d’un renouvellement des pratiques démocratiques (RIC).  Loin de l’image d’individus uniquement attachés à leur pouvoir d’achat, peut-être deviendra-t-il évident pour tous qu’ils sont attachés aux services publiques et qu’ils remettent en cause, pour beaucoup, le capitalisme débridé que l’on tente de nous imposer. 
       Si la situation là-bas est différente, l’exemple du Chili me paraît inspirant : une mobilisation populaire inédite dont le point de départ est la hausse du prix du ticket de métro qui a réussi à faire plier un gouvernement en quelque jour. Après des décennies de néolibéralisme, le président a demandé la démission de tout son gouvernement et promis un virage social sans précédent. 
        Il serait  bon qu’en France nous fassions en sorte que le virage néolibéral macronien ne se transforme pas en sortie de route pour nous tous. Si le modèle social français est attaqué depuis plusieurs décennies, le gouvernement actuel essaie bien de l’achever. Il est nécessaire de défendre ce modèle plus que jamais et d’obliger le bourreau à rendre les armes. 

P.M.







samedi 10 août 2019

Capitalisme premier, libéralisme, néolibéralisme et maintenant progressisme : évolution d’un récit éludant des pratiques qui nous mènent tout droit au suicide collectif.

     Débutons par la notion de « capitalisme » apparue au 19èmesiècle et définie par le dictionnaire Larousse « dans sa terminologie marxiste » comme «un régime politique, économique et social, dont la loi fondamentale est  la recherche systématique de la plus-value, grâce à l’exploitation des travailleurs, par les détenteurs des moyens de production, en vue d’une transformation importante de cette plus-value en capital additionnel, source de nouvelle plus-value ». Une définition succincte qui ne s’embarrasse pas de considération morale et révèle donc l’essence du système économique qui prévaut dans l’essentiel des pays développée : un mouvement perpétuel uniquement orienté vers l’accumulation de revenus à tout prix. On peut donc très vite comprendre qu’il n’est en aucun cas question de respect de principes moraux ; la destruction de l’environnement n’est qu’un dommage collatéral et la justice sociale un obstacle à l’augmentation de la plus-value. 
     La critique d’un tel système semble aisée et peut expliquer l’émergence à peu près à la même période de la notion de « libéralisme », toujours selon le Larousse : «doctrine économique qui privilégie l’individu et sa liberté ainsi que le libre jeu des actions individuelles conduisant à l’intérêt général ; doctrine politique visant à limiter les pouvoirs de l’Etat au regard des libertés individuelles ». Lorsque l’on sait à quel point ce dogme a permis l’épanouissement du capitalisme on peut déjà se demander comment il est possible de se prévaloir de l’idée de liberté individuelle lorsque l’on sait que depuis le début la notion d’exploitation est centrale que ce soit sur le plan des ressources et même des individus ? A mon sens, il s’agit d’une première tentative d’élaboration d’un récit visant à rendre tolérables des dérives connues par la mise en avant du principe historiquement et universellement reconnu de « liberté ». Notion positive s’il en est dont la critique est quasiment impossible. Par un syllogisme créé de toute pièce, toute personne s’opposant au capitalisme serait un pourfendeur des libertés individuelles, donc de la liberté… Malheureusement, cet argument peut être encore entendu de nos jours lors de débats entre spécialistes. Cela prouve la force de cette stratégie rhétorique qui vise à discréditer toute opposition. Cependant tous les effets pervers recensés et difficilement justifiés (nous en relèverons plusieurs par la suite) expliquent que l’idée même de « libéralisme » a pu perdre de sa superbe en étant associée à l’absence de limites, de contrôle.  
     D’où l’essor au cours du 20ème siècle de la théorie du « néolibéralisme » que l’on peut relier à Friedrich Hayek, opposant farouche à toute intervention de l’Etat contrairement à John Maynard Keynes . J’ai choisi de reprendre une définition proposée par le Monde diplomatique : « Le néolibéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales qui ont inspiré les politiques économiques des pays occidentaux. Ces politiques, devenues dominantes, ont pour objet de créer un environnement propice à l’afflux des mouvements de capitaux, source d’épargne disponible pour l’investissement, par la dérégulation des marchés, la réduction du rôle de l’Etat, des dépenses publiques et de la fiscalité (en particulier au bénéfice des entreprises), un contrôle strict de l’évolution de la masse monétaire pour prévenir les effets inflationnistes, la privatisation des entreprises publiques et l’abaissement du coût du travail »[1]. Ajoutons, qu’au delà de l’aspect strictement économique, c’est toute la sphère socio culturelle qui est influencée par cette doctrine. Patrick Juignet nous explique dans un article complet : « c’est une idéologie individualiste et hédoniste qui vise l’augmentation des droits individuels. Elle valorise l’intérêt égoïste au détriment du devoir collectif et des valeurs communes».[2]L’idéologie néolibérale est clairement issue de la réflexion de grands défenseurs du « capitalisme » visant à lui permettre sa mise en œuvre de la manière la plus débridée possible pour atteindre encore et toujours un seul et unique objectif : l’accumulation toujours plus importante de richesses. Cette deuxième tentative de valorisation du « capitalisme » a donc consisté à  lui associer, en plus de l’idée de « liberté » (libéralisme), celle de nouveauté, de modernité (néo). Mais encore une fois, la machine s’est enrayée et petit à petit, le néolibéralisme a acquis une connotation largement négative. Notons une chose particulièrement étonnante, le rapprochement de Milton Friedman (autre farouche promoteur du néolibéralisme) et des économistes membres des Chicago boys avec le général Pinochet, auteur du coup d’Etat militaire contre Salvador Allende au Chili le 11 septembre 1973 ; curieux paradoxe que se dire défenseur des libertés individuelles en collaborant avec l’un des pires dictateurs de l’histoire de l’Amérique Latine… 
     Reconnaissons que l’inventivité des adeptes ne semble pas connaître de limites et on peut considérer  que les défenseurs « modernes »  du  capitalisme  ont tenté, par un nouveau tour de passe-passe idéologique, de le réactualiser, de le rendre plus acceptable, en le rapprochant, voir en le confondant avec la notion de « progressisme » ; notion on ne peut plus floue qui a comme seul mérite de renvoyer à l’idée attractive de progrès. Malheureusement cette stratégie rhétorique ne peut plus tenir ; en effet, il est encore des contradictions impossible à résoudre : comment avancer que le but recherché est une plus grande justice sociale et l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre par le développement incessant des sciences et des techniques alors qu’il est maintenant reconnu et documenté que le modèle économique occidental dominant qui s’appuie largement sur une explosion technologique est justement à l’origine de la dynamique inverse : richesses concentrées dans les mains d’un nombre de plus en plus restreint d’individus, augmentation criante des inégalités, augmentation de la précarité dans le travail, pratiques capitalistes incapables de prendre en compte l’urgence climatique… C’est cela qui est particulièrement effrayant, rien ne peut plus justifier cette fuite en avant ; et pourtant… certains experts défendent encore l’indéfendable au mépris du bon sens le plus élémentaire. Le travail de déconstruction fait pourtant bien apparaître, malgré la tentative de réhabilitation, le réel nœud du problème à l’origine du dysfonctionnement économique, social et environnemental global : l’économie de marché  dérégulée et la logique capitaliste qui conditionnent la plupart des gouvernements des pays développés. Le « capitalisme » est une bombe à retardement prête à exploser, dissimulée sous un manteau idéologique d’apparence favorable qui lui permet de passer tous les contrôles de sécurité. 

    Deux exemples marquants permettent d’illustrer l’impasse dans laquelle nous nous trouvons, deux débats organisés, l’un par la chaîne Thinkerview, l’autre par Frédéric Taddéï sur RT. Tout d’abord un échange de points de vue entre Laurent Alexandre, neurochirurgien adepte du transhumanisme et grand défenseur de toutes les évolutions numériques (smartphones pour tous les adolescents, tablettes à l’école, développement des algorithmes et de l’Intelligence Artificielle…) et Philippe Bihouix, ingénieur plutôt favorable à une décroissance raisonnée, prônant une forme de sobriété technologique (« low tech »)[3]. Quel étonnement de voir ce fameux médecin dérouler son argumentaire avec un mauvaise foi qui frôle la bouffonnerie : il balaie d’un revers de la main l’impasse énergétique dans laquelle nous nous trouvons et le découplage impossible entre croissance et destruction des ressources naturelles, il défend une forme de croissance verte avec l’exemple tout à fait fallacieux du Lac d’Annecy qui peut se venter d’avoir l’un des environnement les plus propres et préservés du monde ; c’est là un bon exemple de l’hypocrisie de certains milieux aisés qui protègent leur pré carré sans égard pour le reste du territoire, une simple exception qu’on ne peut en aucun cas ériger en norme. D’autre part, l’argument qui revient le plus souvent comme une forme de sentence : les avancées en terme de niveau de vie connues jusqu’à maintenant dans le monde entier. Je reviendrai plus tard sur l’ineptie qui consiste à utiliser des indicateurs qui semblent tout à fait dépassés. Le simple fait d’aborder un tel sujet c’est simplement faire mine d’ignorer que l’espérance de vie a reculé pour la première fois dans les deux foyers des plus grands défenseurs du néolibéralisme, le Royaume Uni[4]et les Etats Unis[5]et encore ignorer que plus récemment il a été fait état de la progression pour la troisième année consécutive de la faim dans le monde[6], pour des question de démographie, sans doute, mais pas que… changement climatique et conflits géopolitiques ont aussi beaucoup à voir.  Seconde confrontation tout aussi surréaliste, cette fois ci dans l’émission « Interdit d’interdire », entre Ferghane Azihari, analyste en politiques publiques pour plusieurs « think tank » libéraux et  Monique Pinçon Charlot qui étudie avec son mari depuis des années l’oligarchie française[7]. Le premier ose tout de même laisser entendre que la richesse démesurée des uns ne se ferait pas au détriment des autres et surtout sans aucune exploitation d’individus ou d’autres pays… à aucun moment il ne s’arrête sur les mesures d’extorsion économique « légales » de certains pays comme les Etats Unis, sur la problématique de l’évasion fiscale et de l’optimisation fiscale qui peut paraître amorale, mais qui reste souvent « légale » avec la « complicité » des différents appareils décisionnaires ; et c’est surtout complètement oublier le principe d’externalisation de l’exploitation à la fois des individus et des ressources naturelles. Croissance permise par le dumping social et l’esclavage moderne dans plusieurs pays d’Asie, ou encore pillage des ressources naturelles et destruction des écosystèmes avec la déforestation en Indonésie pour l’huile de palme[8]ou les mines pour l’extraction des métaux rares en Chine. Des matières premières indispensables pour les nouvelles technologies mais à l’origine d’un fléau environnemental[9], comme le rappelle pourtant Madame Pinçon Charlot… Encore plus étonnant cette ritournelle des pays en développement qui seraient avides de croissance ; c’est bien le miroir aux alouettes : des pays occidentaux très "propres sur eux", à base de plans de communication léchés, d'un « soft power » attractif qui font miroiter l’assouvissement de besoins secondaires créés de toute pièce sans jamais insister sur le prix à payer en terme de détérioration du climat, des écosystèmes, d’empoisonnement généralisé organisé par les grands groupes agro-industriels, des conséquences de l’agriculture et de l’élevage intensif… oui les conditions de vie peuvent et doivent s’améliorer pour eux mais en aucun cas en se basant sur notre modèle actuel de développement économique. Il semble bien que l’argumentaire économique libéral encore défendu par quelques adeptes zélés soit complètement éculé. En effet, les seuls indicateurs agités sans cesse par les gouvernants ainsi que leurs relais médiatiques s’avèrent tout à fait inopérants car ils ne tiennent pas compte des enjeux de notre temps. Comme si nous voulions diagnostiquer et soigner la maladie infectieuse généralisée d’un individu avec un thermomètre et un stéthoscope cassés ; autant  creuser tout de suite la tombe… 
    Prenons les trois indicateurs généralement mis en avant pour mesurer la santé économique d’un pays : Le PIB (Produit Intérieur Brut), l’indicateur de consommation des ménages et le taux de chômage. 
    Le PIB correspond à la quantité de biens produits, soit la somme des valeurs ajoutées de l’ensemble des producteurs résidant sur le territoire. La croissance correspond donc à l’évolution du PIB, déduction faite de l’évolution des prix. Cependant on peut regretter qu’un certain nombre d’activités ne soient pas prises en compte : les activités domestiques non rémunérées et les activités bénévoles. De toute façon se baser sur cet indicateur revient à engager une course toujours plus effrénée vers la production de biens en reléguant au second plan par pragmatisme les conséquences environnementales car on sait bien que plus on produit de biens plus on nécessite d’énergie, plus on exploite les ressources naturelles en dépassant allègrement les seuils de renouvellement quand ils existent (bois et eau par exemple), tout en augmentant toujours plus les déchets rejetés dont une infime partie peut être recyclée. C’est une mécanique infernale qui ne peut être enrayée qu’en opérant à une rupture franche dans nos modes de production mais aussi de consommation. Cela nécessite de revoir de fond en comble justement ce modèle économique. 
On en vient à ce deuxième indicateur souvent sur le devant de la scène avec les problèmes de pouvoir d’achat : la consommation des ménages. Nos dirigeants sont encore guidés par cette logique paradoxale : il faudrait consommer moins et surtout mieux mais, pour l’heure, avec leur vision à court terme, toute consommation est bonne à prendre : achats de véhicules stimulés au lieu d’améliorer les transports, ils se félicitent de l’augmentation de la fréquentation des aéroports alors  que c’est une des industries les plus polluantes, on fait la promotion du numérique et des nouvelles technologie alors que cela entraine obligatoirement une flambée de la consommation énergétique… la lutte contre l’obsolescence programmée, l’interdiction des pailles jetables et la consigne des bouteilles en plastique ressemblent à de jolis pansements sur une jambe de bois. Enfin, pour ne rien arranger, les caciques ne jurent que par la baisse du taux de chômage tout en manipulant son calcul… et ce ne sont pas les « experts » qui vont insister sur le subterfuge. Il y a toujours possibilité de faire baisser artificiellement ce taux en plusieurs étapes : tout d’abord modifier le code du travail pour faciliter le recours par les entreprises à des contrats précaires, c’est à dire plus courts et moins protecteurs pour le salariés, associons à cela le durcissement des conditions de maintien des droits au chômage qui permet de radier à peu de frais un certain nombre d’individus ; enfin, ajoutons le durcissement des conditions d’accès aux droits en augmentant par exemple le nombre de mois travaillés nécessaires à l’ouverture de ces droits alors que, comme énoncé au départ, les entreprises peuvent recourir aux contrats courts. Entreprises qui pourront d’autant plus faire du chantage à l’embauche afin d’accentuer le consentement des salariés à des situations professionnelles de plus en plus dégradées. Belle logique qui consiste à donner l’impression d’une meilleure santé économique du pays tout en précarisant les concitoyens souvent les plus fragiles… Et le plus dangereux reste cette réflexion totalement absurde qui consiste à faciliter le licenciement par les entreprises pour réduire le chômage… soi-disant les mesures telles que le plafonnement des indemnités aux prud’hommes rendraient confiance aux employeurs mais cela risque de vite se transformer en arme de destruction massive pour l’emploi avec la conjoncture économique qui décroche (croissance en berne malgré les taux historiquement bas) et les gains de productivité attendus grâce aux nouvelles technologies remplaçant nombre d’activités humaines. Si on additionne  tous ces non-sens, on se rend facilement compte que seule la logique purement économique et financière est poursuivie. Imaginons que la tendance s’accentue inexorablement: que la productivité des entreprises s’améliore grâce aux investissements dans les nouvelles technologies et grâce à une débauche d’énergie toujours plus grande, que la précarité des citoyens progresse ; il ne faudra pas s’étonner d’avoir un tableau final avec des français de plus en plus pauvres, un déclassement de plus en plus marqué des membres de la classe moyenne et des inégalités de plus en plus criantes en faveur des actionnaires des grandes entreprises. Image inquiétante qui rappelle étrangement la situation des Etat Unis d’Amérique…  Pourquoi les décideurs ne comprennent-ils pas que la « grandeur » de la France n’est envisageable qu’en garantissant la santé, la sécurité et l’éducation de l’ensemble de nos concitoyens? A quoi peut bien servir le fait d’être dans le haut du classement au niveau des indices économiques si les conditions de vie des français se détériorent? N’en déplaise aux "premiers de cordée" chers au président, tout l’or du monde ne permet pas de se préserver des catastrophes naturelles et de leurs conséquences sur notre habitat.

Dans ces systèmes complexes interconnectés, l’un des pires fléaux est bien la collusion totale entre le  personnel politique actuel et le monde des grandes entreprises privées. Il n’y a plus aucun garde fou. L’Etat  français par exemple, censé garantir la sécurité de sa population est devenu un simple outil permettant de promouvoir et faciliter la promulgation de lois dont l’unique objectif est le développement sans freins de l’économie de marché. Considérations tout à fait contraires à l’intérêt général et, chose encore plus dangereuse, contraires à la volonté populaire majoritaire. Tout cela est permis par cette vaste escroquerie du recours à la société civile associé aux pantouflages en tout genre avec des aller-retours incessants entre postes soi-disant au service de la République et postes dans les grandes banques, cabinets d’avocats d’affaires, entreprises de communication, grands groupes industriels… Cet énorme braquage démocratique (voir les soutien de la campagne de Macron[10]) a permis à « l’élite capitaliste » de s’installer aux fonctions de décision politique, détournant ainsi sans scrupules le rôle de représentation des citoyens français qui leur était assigné. Malheureusement, avec cette équipe de « pieds nickelés », il n’y a plus de limites, sinon, comment expliquer qu’en pleine canicule, au moment où la sécheresse et les changements climatiques devraient remettre en cause notre manière d’appréhender et de sécuriser notre habitat, nos réseaux électriques ou encore les installations nucléaires, un gouvernement ose évoquer le fait de mettre en place une « red team » formée d’auteurs de science fiction et de futurologues pour appréhender les innovations militaires[11], ose subventionner à hauteur de plus d’un million d’euros le développement d’un « flyboard »[12]ou ose lancer la création d’un commandement de l’espace[13] ? N’apprend-on rien du passé, comment est-il possible de remettre sur la table le concept de « guerre des étoiles » d’un certain Ronald Reagan ? Comme si les progressistes français choisissaient de nous servir de vieilles recettes datant des années 80. Et que dire entre extension du libre-échange, ventes de fleurons industriels français et tentatives de privatisations menées par tous ces acteurs… les scandales s’enchainent à un rythme effrénés.  La vente d’ADP (Aéroport de Paris) au mépris du bon sens, contre l’avis de sa propre population et d’une grande partie du personnel politique, tous bords confondus ; le CETA voté par la majorité macronienne alors que cet accord de libre échange a même reçu les critiques de l’ancien ministre de l’écologie démissionnaire Nicolas Hulot[14]auxquelles répond le président par une formule lapidaire "le CETA va dans le bon sens"[15]. Ou encore l’affaire ALSTOM, cas d’école de guerre économique américaine menée par les EU et au cours de laquelle les intérêts de la France ont été piétinés avec le concours bien connu du ministre de l’économie de l’époque et actuel président de la république[16]… On arrive à un tel niveau de déni que la position du gouvernement n’est même plus intellectuellement tenable, à moins d’une névrose profonde contagieuse pour l’ensemble des ministres, le discours ne repose plus sur aucun argument valable à part l’incantation libérale d’une pluie de dollars dégagée de toute responsabilité écologique. A cet égard le dossier « privatisations » développés dans le Monde diplomatique de juin 2019 montre bien l’extrême faiblesse des arguments gouvernementaux en faveur de la cession des Aéroports de Paris ou de la privatisation de la gestion des barrages : secteurs actuellement rentables et toujours stratégiques qui seront alors hors de contrôle d’un point de vue de l’impact environnemental.
     Autre point sensible, les attaques incessantes contre les services publics qu’ils tenteront sans doute de livrer au secteur privé. Attaques constantes contre la Sécurité Sociale  avec la diminution incessante des Contributions Sociales Généralisées qui se soldera à terme par un déséquilibre gravissime pour le budget ; la mise sous tension des hôpitaux publics avec la politique de l’autruche et des coupes budgétaires qui se succèdent ; la dévalorisation du métier d’enseignant dans le secteur public avec un gel des salaires, un recours accru aux contractuels et une future atteinte de leur retraite ; l’ignorance des revendications des services de sécurité comme les pompiers en grève ou les policiers en manque de matériel dont les heures supplémentaires ne sont pas payées et dont les locaux sont vétustes (on peut se demander d’ailleurs pourquoi ces derniers continuent à protéger un gouvernement qui les méprise au lieu d’assurer leur mission originelle de protection de leur concitoyens). Qui s’étonnera si tous ces secteurs sont livrés au privé : service de santé assuré par des mutuelles privées, service d’éducation privé et services de sécurité privés ? Qui s’étonnera de l’aboutissement du processus d’américanisation de notre société ?  Qui s’étonnera de la montée inexorable de la violence chez des citoyens qui sentent et comprennent qu’un petit groupe d’individus guidés par des intérêts personnels tente de les enfoncer dans l’insécurité, la précarité et la pauvreté ? 

    Pourtant, la puissance du « storytelling » néolibéral est purement théorique et malheureusement il assure la résilience d’un modèle économique capitaliste décomplexé et déconnecté de toute considération d’intérêt général. Un modèle qui est pourtant discrédité dans les faits et dans nombres d’analyses d’économistes reconnus tels que Thomas Piketty, Thomas Porcher ou Joseph E. Stiglitz. Le facteur qui lui  permet d’étendre son influence à l’ensemble de la planète est la « mondialisation » : « phénomènes d’ouverture des économies sur un marché mondial libéral, lié au progrès des communications et des transports, à la libéralisation des échanges, entraînant une interdépendance croissante des pays » (Le Petit Robert 2013). Ou comment devenir de plus en plus vulnérable aux caprices d’un marché financier qui sape l’autonomie et la capacité de résilience d’un pays face aux aléas touchant les plus puissants. Une belle manière pour le pays dominant d’organiser la servitude volontaire de ses voisins qui n’ont plus d’autres choix que de se plier aux pressions économiques dans l’espoir de pouvoir tirer leur épingle du jeu. Cependant nous sommes bien arrivés à un point limite ; depuis des décennies, l’élite capitaliste associée aux gouvernements successifs des pays occidentaux convaincus, a contribué à l’avènement de dirigeants d’un nouveau genre dans le monde entier. Des têtes brûlées, complètement décomplexées qui ne s’embarrassent plus du minimum de respect des minorités et des peuples voisins : Trump le climatosceptique qui appréhende tous les échanges par rapport à la quantité de dollars que ça lui rapporte, Bolsonaro admirateur de la dictature et responsable de la dégradation majeure du poumon de la planète[17], Netanyahu capable de tirer à balles réelles sur des manifestants[18]et responsable de lois digne de l’apartheid[19], Mohamed Ben Salman organisant un des pires fléau humanitaire avec la guerre sale au Yémen et qui fait exécuter en toute impunité un journaliste[20]… Ces individus qui ont fait mine de parler « au peuple » tout en jouant sur les peurs et les frustrations ne sont que les miroirs des pires travers des plus lisses Macron, Trudeau ou Obama. Ils s’entendent tous et agissent de concert sur le plan économique et bien que les derniers évoqués paraissent plus acceptables aux yeux de l’opinion, dès que l’on accorde un peu plus d’attention, le tableau est loin d’être idyllique, une pointe de vice en plus, car ceux là souhaitent se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas : Macron qui ne jurait que par la bienveillance durant sa campagne et qui, au pouvoir n’hésite pas à vendre des armes à l’Arabie Saoudite[21]ou à organiser une répression d’une violence inouïe contre sa propre population lors des manifestations des Gilets Jaunes[22] (pratiques même dénoncées par l’ONU); Trudeau connu pour sa sensibilité et sa capacité à pleurer à la télévision[23]qui est accusé d’avoir exercé des pressions sur l’appareil judiciaire[24]et enfin Obama qui a osé accepter le prix Nobel de la paix (et à qui on a osé le donner) tout en étant à l’origine de bombardements au moyen orient ayant causé la mort de nombreux civils et même du personnel de Médecins sans Frontières[25]…  Déni de réalité, impossibilité de penser autre chose que l ‘économie, culture de l’hypocrisie, de la mauvaise foi, de la dissimulation à un moment unique où rien justement ne peut plus être caché ; on est bien loin des théories prônant la liberté, la justice et de bien commun. L’élite capitaliste, avec ces dirigeants tous plus atteints les uns que les autres, a enfanté ses propres bourreaux à force de renoncements, de mensonges, de manipulations… L’illusion a pu s’inscrire dans la durée grâce à une communication très pointue mais cela n’a plus aucun sens car ne s’appuie plus sur aucune réalité tangible. Nous ne sommes plus à un paradoxe près : de beaux discours progressistes empreints de liberté qui poussent les peuples occidentaux vers les pires régimes possibles sans qu’aucun des responsables ne soit capable de se remettre en cause…  

    Autre désastre total, le système financier complètement dérégulé qui alimente ce capitalisme, qui lui permet de se développer sans aucune barrière ; comme si Charybde et Sylla s’encourageaient mutuellement. Durant la crise débutée en septembre 2008 , il avait été décidé de « brider » quelque peu les marchés financiers en instaurant certaines règles que le nouveau locataire de la maison blanche n’a pas tardé à amender[26], permettant une nouvelle fuite en avant. Politiques, grandes entreprises, marchés financiers ; voilà un trio infernal ; ajoutons à cela le travail de conditionnement du système médiatique et on arrive aux quatre cavaliers de l’apocalypse. Les artisans de la grande roue dans laquelle le peuple hamster est prié de courir sans arrêt. Et cette folie généralisée ne semble plus connaître de limite.  Sachant que tout ce système ne tient qu’artificiellement, à l’aide de la planche à billet des banques centrales, comme un malade en phase terminale sous perfusion ;  il y a de quoi nourrir de grandes inquiétudes. Et lorsque l’on place l’accumulation de capital comme valeur la plus importante d’une société, on arrive à toute sorte d’inepties permises par un marché qui ne se soucie pas du tout des questions de sens. Là une entreprise comme Disney valorisée à 250 milliards de dollars pour vendre du rêve, un magnat de l’industrie du luxe comme Bernard Arnault dont la fortune dépasse les 100 milliards de dollars, des sportifs de haut niveau qui gagnent des millions pour nous éblouir dans des jeux du cirque modernes, des youtubers qui se mettent en scène pour gagner des fortunes tout comme des jeunes embrassant des carrières millionnaires de joueur de jeux vidéos… Si c’est la main invisible du marché qui permet cela, on peut être sûr qu’aucun cerveau ne la dirige… Création artificielle de monnaie, assouvissement de besoins créés de toute pièce, admiration pour des actions qui n’ont aucun sens, refuge dans des mondes imaginaires ; tout ça n’est que du vent. Mais tant d’externalités négatives pour du vent ne peut que conduire à la chute. Le pire dans tout cela n’est pas qu’un système puisse engendrer de telles folies, c’est simplement que les propres acteurs de ce système soient incapables d’imaginer le remettre en cause ; c’est bien le stade ultime de la servitude volontaire qui est atteint, le « there is no alternative » tatcherien poussé à son paroxysme, cependant tout cela ne tient plus qu’à un fil. Il serait peut-être temps de préparer la résilience de notre nation face aux changements majeurs qui s’annoncent : une crise économique et l’accélération de la crise écologique. Revenir aux besoins primaires élémentaires, assurer la sécurité alimentaire de notre population, se centrer sur les activités d’utilité publique, en finir au plus vite avec le culte de la croissance. 
    Malheureusement les progressistes néolibéraux refusent de manière dogmatique toute idée de décroissance. Il est pourtant nécessaire de se décider face à ce nouveau dilemme pascalien : continuer avec ce modèle capitaliste dont on connaît les effets néfastes et qui nous emmène à plus ou moins court terme dans le mur ou appliquer un modèle raisonné de décroissance dans plusieurs domaines en plaçant l’intérêt général et la sauvegarde de l’environnement comme priorités ? Je poserai le problème en ces termes : en admettant qu’il soit possible de continuer à appliquer le modèle capitaliste malgré tous les signes observables, si nous décidons de poursuivre et que cela s’avère être une erreur, c’est la mort assuré, un processus totalement irréversible ; à l’inverse, si l’on admet que le deuxième modèle est le plus judicieux, que l’on change totalement de modèle économique et social mais que l’on se trompe ;  on aura contribué à la préservation des écosystèmes, on aura assuré notre sécurité alimentaire et on pourra toujours se remettre à pied d’œuvre pour rattraper notre retard technologique, rien d’irréversible dans ce cas. Il serait donc plus raisonnable de choisir la possibilité d’une erreur positive réversible par rapport à la possibilité une erreur négative irréversible. Ayons le bon sens d’appliquer le principe de précaution.

   C’est pourtant ce qui est le plus affligeant actuellement, à défaut d’avoir intégré intellectuellement la nécessité d’un changement total de système économique et même de système de valeurs, la majorité de nos élus se contente d’un changement superficiel de forme (le capitalisme vert reste du capitalisme) mais c’est tout simplement la même soupe servie dans un plat différent. Et que dire de notre soi-disant écologiste national Yannick Jadot qui défend la voiture électrique alors que l’on sait que c’est tout autant un fléau écologique que la voiture thermique,[27]et qui est même capable de dire qu’il est pour l’économie de marché[28]et n’exclut pas une alliance avec les républicains, chantres du capitalisme, aux municipales[29]… Un manque de sérieux total, une négligence de réflexion indigne ; et pourtant on trouvera toujours un intellectuel ami, un philosophe de cour ou un éditorialistes admirateur pour nous expliquer que le système est comme ça, qu’il n’y a pas le choix, il faut être pragmatique… Mettons de côté ce fatalisme mortifère et gageons que ces individus ne se rendent même pas compte que par leur assentiment, ils cautionnent un mode de fonctionnement, de réflexion et d’action qui, à terme, mène à la spoliation du bien commun, donc de leur propre bien, en toute impunité. Comme si ils laissaient gouvernants, financiers et grands entrepreneurs se préparer un festin pendant une période de famine générale en mendiant avec lâcheté une place à la table des rois. 
Plusieurs questions s’imposent: comment peuvent-ils cautionner de telles choses ? lorsqu’ils font leur propre examen de conscience, comment peuvent-ils se regarder dans la glace, vivre sans un minimum vital de décence et de fierté ? Pour le cas de la France, tant que les discours dissimulaient efficacement les intentions, je peux comprendre que certains aient été floués par l’aventure macronienne. Cependant, à la lumière des faits qui se succèdent depuis le début du quinquennat, il me paraît impossible d’ignorer totalement cette farce monumentale ; ne pas se laisser faire devient une question de principe, de respect pour soi-même. Je tire donc mon chapeau à tous les individus qui ont manifestés leur désaccord par tous les moyens, en dénonçant publiquement, en faisant grève, en battant le pavé pour les manifestations qui se succèdent depuis le début du quinquennat… avec une mention spéciale pour les Gilets Jaunes, seul mouvement qui a pour l’instant arraché quelque chose de significatif à ce gouvernement jusqu’au-boutiste. Bien sûr le compte n’y est pas du tout et le prix à payer pour eux a été lourd (incarcérations, blessures graves, insultes publiques en tout genre, parodie de justice…) mais, au vu des circonstances, on peut se demander si la suite ne sera pas encore plus agitée…

P.M.




Pourquoi je ne voterai pas à l’élection présidentielle de 2022

Dimanche 10 avril 2022 je ne serai pas en déplacement, j’aurai la capacité de me rendre au bureau de vote, je ne me désintéresse pas du tout...